J’avoue avoir eu ce matin grand plaisir à voir un homme bien
vivant et qui ma foi semblait content de l’être, ne manifester en tout cas
aucun signe contraire, non soucieux de ma présence, car il ne me voyait pas
tandis que je me réjouissais de la sienne. Moi qui croyais n’avoir souci que de
celui dont le sang ou les larmes coulent, que mon humanité s’arrêtait à lui,
que mon humanité n’était que compatissante, quand cet homme, celui de ce matin,
m’a fait le plus grand bien. A-t-il vraiment existé ? C’est comme se
demander si le bonheur existe. Ou bien faut-il être heureux pour le voir ?
Et si ce matin je l’ai vu était-ce parce que ce matin j’étais heureux ?
Pour lui, était-ce pour lui ? J’avais aux yeux des larmes de bonheur. Mais
qu’était-il pour moi ? Il était le bonheur existe. Voilà ce qu’il était
pour moi. Et qu’étais-je pour lui ? J’étais celui qui voit ce bonheur. Et
en ne me voyant pas c’est ce bonheur qu’il ne voyait pas. J’étais donc pour lui
ce bonheur qu’il ne voyait pas. De là naturellement naît l’envie, car on ne saurait
se voir soi-même heureux, et je ne regrette pas non plus qu’il ne m’ait pas vu
car il m’aurait vu heureux, et loin de penser que je pouvais être heureux de
son bonheur, du mien il aurait été envieux.
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