jeudi 28 octobre 2021

L'envie

 

J’avoue avoir eu ce matin grand plaisir à voir un homme bien vivant et qui ma foi semblait content de l’être, ne manifester en tout cas aucun signe contraire, non soucieux de ma présence, car il ne me voyait pas tandis que je me réjouissais de la sienne. Moi qui croyais n’avoir souci que de celui dont le sang ou les larmes coulent, que mon humanité s’arrêtait à lui, que mon humanité n’était que compatissante, quand cet homme, celui de ce matin, m’a fait le plus grand bien. A-t-il vraiment existé ? C’est comme se demander si le bonheur existe. Ou bien faut-il être heureux pour le voir ? Et si ce matin je l’ai vu était-ce parce que ce matin j’étais heureux ? Pour lui, était-ce pour lui ? J’avais aux yeux des larmes de bonheur. Mais qu’était-il pour moi ? Il était le bonheur existe. Voilà ce qu’il était pour moi. Et qu’étais-je pour lui ? J’étais celui qui voit ce bonheur. Et en ne me voyant pas c’est ce bonheur qu’il ne voyait pas. J’étais donc pour lui ce bonheur qu’il ne voyait pas. De là naturellement naît l’envie, car on ne saurait se voir soi-même heureux, et je ne regrette pas non plus qu’il ne m’ait pas vu car il m’aurait vu heureux, et loin de penser que je pouvais être heureux de son bonheur, du mien il aurait été envieux.

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