Quand je vois un roseau je pense machinalement que c’est un
roseau. Je n’y pense pas comme y a pensé le botaniste qui lui a donné le nom de
roseau, qui sait mieux que moi ce que c’est qu’un roseau. Il a d’ailleurs pensé
d’abord à tout ce que c’est qu’un roseau avant que de lui donner le nom de
roseau. Tandis que moi je n’ai pensé à rien de ce que c’est qu’un roseau quand
m’est venu à l’esprit (en le voyant ou pas d’ailleurs) directement le nom de
roseau. On dirait que pour moi le nom a supplanté la chose qu’il désigne. C’est
qu’en donnant un nom au roseau le botaniste l’a fait entrer dans la famille des
mots alors qu'il ne voulait le faire entrer que dans la famille des roseaux. D’autre part, le
botaniste appartient à la société savante des botanistes et c’est auprès d’eux
et non de moi qui n’en fait pas parti qu’il voulait se faire prévaloir comme se
faire entendre, c’est-à-dire comme un grand botaniste qu’il est et mérite qu’on
accorde en son nom le nom de roseau au roseau. Ce n’est donc pas à celui qui
s’entend moins que lui en matière de roseau qu’il s’adressait, pas à
l’ignorant, mais à la société des savants et grands connaisseurs du roseau. Et
pourtant, grâce à la famille des mots, nous faisons tous société. Et ce qu’il
ignorait à son tour c’est qu’il donnait à l’ignorant le moyen de se montrer
savant lui aussi. Car quand je dis roseau le roseau n’est plus pour moi
seulement le roseau du botaniste, mais aussi le roseau dans Le chêne et le
roseau de Jean de La Fontaine, et voilà ce que dit le roseau au chêne :
« Je plie, et ne romps pas. / Vous avez jusqu’ici / contre leurs coups
épouvantables / résisté sans courbé le dos ; / Mais attendons la
fin. ». Et c’est encore, mais je ne voudrais pas trop faire étalage de mes
connaissances en matière de roseau, le roseau pensant de Pascal :
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais
c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour
l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand
l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue,
parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui ;
l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la
pensée. »
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