mardi 4 mai 2021

Un individu à part entière

 

Tout individu à part entière se séparerait du monde à part entière. Mais existe-t-il un seul spécimen d’individu à part entière ? Il serait alors capable de soutenir une solitude totale, absolue, inégalable, et de vivre mieux que Robinson sur son île. Il n’est pas moins difficile d’imaginer un être qui n’ait pas le sentiment de son individualité tant il appartiendrait à la société. Il est néanmoins un mythe des origines, je ne sais si encore entretenu par les ethnologues, où l’homme se confondrait, en l’occurrence l’homme primitif, avec son clan ou sa tribu, au point que ce serait comme une mise à mort que de l’en exclure. Encore aujourd’hui l’on ne peut que penser aux Tristes d’Ovide vivant si mal son exil au temps des romains qu'il dit à son livre qui devait revoir Rome : « S’il est quelqu’un dans la foule qui pense encore à moi, s’il est quelqu’un qui demande par hasard ce que je fais, dis-lui que j’existe, mais que je ne vis pas, » ; puis aux Regrets de Joachim du Bellay dont au contraire les grandeurs et les fastes de Rome ne pouvaient lui faire oublier son Anjou natal « Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeuls / Que des palais romains le front audacieux ». Et plus près de nous encore il y a Victor Hugo et à son bannissement par décret du 9 janvier 1852 ; dans son poème Exil il écrira : « Loin de vous ô morts que je pleure,/ Des flots noirs j’écoute le glas ;/ Je voudrais fuir, mais je demeure/ Hélas ! »

Mais si nous quittons ces hauteurs olympiennes et son lyrisme de haute volée pour redescendre sur terre parmi le commun des mortels où règne pragmatisme, carriérisme, et affairisme, croyons-nous pour autant qu’il est un Paradis où les hommes pourraient y vivre comme Adam et Eve avant le péché originel ? C’est ainsi sans doute que cela a dû se présenter à l’esprit puis aux yeux de milliers de fonctionnaires mandatés par la France en Outre-mer. Un salaire doublé, voire triplé, sur une île du Pacifique digne de Robinson Crusoé. Ce n’est pas en exil qu’on les envoie mais au Paradis, se sont-ils imaginés. Peu à peu cependant le Paradis s’estompe, le mythe fait place à la réalité, tandis que mélancolie et sentiment de l’exil commence à pointer son nez, car fatalement, un jour où l’autre, que ce soit le mal du pays ou le mal de la famille, ou ce je-ne-sais-quoi dont Jankélévitch a si admirablement bien parlé, ce mal indéfinissable mais non pour le moins présent et de plus en plus présent, finit par s’installer et finit par les faire retourner d’où ils viennent mais plus jamais tout à fait les mêmes. Ils n’ont pourtant pas atteint cette catégorie d’être à part entière, loin s’en faut, mais ils ont connu l’exil, cet exil fusse t-il un exil doré, et ne seront pas sans s’en ressentir, car on  ne refait pas sa vie à chaque fois mais la continue à chaque fois, et cette ligne continue est une ligne brisée.

Autant dire que l’individu croit trop être à lui tout seul un individu à part entière. C’est peut-être là sa toute dernière croyance. Après la croyance en Dieu et en la toute puissance de Dieu, il ne croirait plus qu’en lui et en sa toute puissance. C’est une dernière illusion dont il lui faudra pourtant se déprendre. Et le passage par l’Outre-mer, et le séjour sur une de ces îles paradisiaques, peut être vécu comme un rite initiatique, un rite de passage à une meilleure connaissance non seulement de l’autre mais aussi de soi-même. On comprend mieux les anglais qui aux Indes importaient leur petit jardin à l’anglaise et je ne sais quelles autres habitudes aussi touchantes que ridicules et déplacées ; eh bien, à y voir autrement, cela ne l’était pas tant que ça, ridicules et déplacées, et encore moins superficiel, car ce n’était rien de moins que leurs conditions de survie en tant qu’être à part entière, considérant que dans cette part il y a une part qui revient à sa culture et à sa société et qu’elle n’est pas de la confiture cette culture, comme quand on dit que la culture c’est comme la confiture moins on en a plus on l’étale ; ce qui renvoie à une considération de surface alors que l’individu à part entière serait plutôt comme un sang mêlé avec une part innée (l’individu dans son essence si encore il en est une) et une part acquise (la culture et les us et coutumes de sa société) ; à moins qu’il ne la porte sur son dos, sa culture et sa société, comme la tortue sa carapace qu'on dit être sa maison, et que l’on ne puisse pas moins qu’elle l’en séparer sans causer sa mort.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire