mardi 6 avril 2021

Une erreur de lecture

 

Je n’aurais pas plus envie d’écrire ce que je vais écrire que celui qui s’est trompé n’a envie de dire qu’il s’est trompé si je n’avais pour idée que cela pusse profiter qui sait si aux autres en même temps qu’à moi-même, car il s’agit bien de cela : de soi-même et de son rapport aux autres. Qu’en est-il pour que j’y attache tant d’importance quand je pourrais le résumer à une simple erreur de lecture comme de ne pas lire la ponctuation, car la ponctuation se lit. C’est ce que j’ai découvert tardivement et qui tardivement m’a permis de mieux comprendre ce que je lisais. Elle est un peu comme le cadre dans lequel s’inscrit le texte dans son ensemble. Ces informations que j’apporte ne sont pas plus gratuites que celles que la ponctuation apporte. Elles aideront aussi à la compréhension de ce qui va suivre.

Au premier mouvement de notre amitié ... J’aurais pu dire au premier temps de notre amitié si je n’avais aujourd’hui conscience que c’est un élan qui nous a porté l’un vers l’autre et que cet élan n’est rien d’autre que le mouvement de la vie qui est aussi celui de l’histoire. Tout cela que je n’avais pas vu et que me permet de voir le recul que seul le temps peut nous permettre de prendre. C’est comme avoir eu les yeux collés au tableau pour voir de plus près des personnages qui y seraient peints en tout petit. On ne voyait qu’eux que l’on aimait voir, mais voilà que l’on nous demande de nous retirer (et n’est-ce pas ce que le temps nous demande à tous de nous retirer) et que s’étant retirés l’on peut contempler le tableau dans son entier et considérer combien tout, dans les proportions retrouvées, à sa place dans un ensemble plus vaste qui tout en le dépassant ne dépasse pas le cadre fixé d’avance.

Ce cadre peut être celui d’un tableau ou celui de la page où nous porte le regard qui peut être l’élan de la lecture comme aussi de notre vie que nous ne saisissons cependant pas encore dans son ensemble. Au premier mouvement de notre amitié il n’y avait que lui et il n’y avait que moi, nous étions si près l’un de l’autre. Mais cet élan qui nous portait l’un vers l’autre était ce même élan qui devait ensuite nous éloigner l’un de l’autre. Il nous faudrait saisir cet élan pour saisir notre vie et en embrasser tout le cadre, tout ce qui nous déborde de toutes parts, car c’est là qu’elle s’inscrit. L’impression que tout était écrit d’avance, que le peintre avait déjà peint le paysage avant de se décider à y ajouter des personnages, ce qu’il aurait bien pu ne pas faire, s’il n’avait trouver là juste de quoi attirer notre regard. Et c’est en effet ce que tous seulement nous voulons voir : notre petite vie, le reste pour nous n’existant pas alors sans un peu de recul que nous prenons plus ou moins, plus ou moins tard ou jamais.

Quand je revois mon ami c’est au premier mouvement de l’amitié qu’il m’apparaît. C’est un tout jeune homme ou presque plus un gosse qui ne savait que quelques mots en français quand je ne savais que quelques mots en espagnol et qui avait un vélo quand nous avions l’âge de faire du vélo. Cela porterait notre amitié bien loin, c’est-à-dire pendant des années et des années, et jusqu’au sommet du Mulhacén. On ne peut pas allé plus haut quand on est en Espagne. Je ne sais pas non plus si on peut allé plus haut en amitié. Mais quand on est arrivé en haut il faut encore redescendre. Et dans l’élan il faut comprendre ce qui nous porte à monter comme à descendre, à nous rapprocher comme à nous éloigner. Je revois mon ami dans ce tableau où est peint une montagne et au pied de cette montagne un petit village de bord de mer, il n’est pas seul, il y a quelqu’un qui l’accompagne ; ce ne sont que deux petits points insignifiants perdus dans le paysage si aride et ascétique d’Andalousie et pourtant grâce à eux sans doute notre regard s’y attache ; quand on y regarde de plus près l’on remarque qu’ils ne sont pas à pied mais à vélos et que ce ne sont que des enfants. On s’approche encore un peu pour mieux les voir et l’on remarque que l’un est plus grand que l’autre, sans doute une petite différence d’âge que cette différence de taille. On dirait aussi qu’il se parle. 

Le tableau est muet cependant mais l’historien est comme un interprète qui fait parler le tableau, tout le tableau et pas que les personnages qui s’y trouvent, car peut-être qu’ils ne se sont rien dit ou tout sauf ça : que c’était dans les années soixante sous Franco et que l’Espagne s’ouvrait au tourisme et qu’au collège les petits espagnols avaient le français en première langue. Alfonso irait sur la côte d’azur quand il aurait l’âge d’avoir une moto y parfaire son français. Cette inscription dans la grande histoire est ce qu’il n’est pas facile à voir et c’est sans doute ce que l’on dit quand on dit que l’on voyait sans voir, le nez collé à la toile du vivant et les larmes et la buée des joies et des émotions enfantines. L’élan qui portait Alfonso au-delà des Pyrénées faisait que nous ne pouvions que nous croiser : tandis qu’il portait l’un vers la France il portait l’autre vers l’Espagne. C’était pourtant des mouvements opposés. Il fallut cependant que ce mouvement les fasse d’abord se rencontrer avant de faire qu’ils se séparent. Ces deux mouvements ne sont pas non plus si contradictoires que l’on ne puisse les voir se fondre en un seul qui est le mouvement de l’histoire, et le tableau ne fait que les représenter tout deux à vélos et côte à côte comme s’ils allaient ensemble au lieu de se croiser. 

Chacun portait l’histoire de son pays et l’histoire de son pays portait chacun vers l’autre. Maintenant nous sommes l’Europe. Il n’y a plus de francs. Il n’y a plus de pesetas. Il n’y a plus une Espagne pauvre. Il n’y a plus une France riche. Il n’y a plus une dictature. Il n’y a plus un pays de libertés. Il n’y a plus la religion d’un côté et l’absence de religion de l’autre. Il n’y a plus le poids de la famille d’un côté et la légèreté du couple et de la sexualité de l’autre. Qui aurait cru que cela pouvait créer des liens et que cela n’étant plus … Normalement ce n’est pas comme cela que l’on lit, car il faut que j’en revienne à la lecture. Normalement l’on fait deux lectures séparées. L’une de sa propre vie : la petite histoire. L’autre de l’Histoire avec un grand H qui est celle que l’on trouve dans les livres et qui ne semble pas nous concerner mais seulement les grands de ce monde qui seuls y participent et sont acteurs des évènements qui y sont rapportés. Chaque page de notre vie serait-elle cependant ponctuée par cette grande Histoire ou notre petite histoire s’inscrirait ? Elle en serait comme les virgules, les points, les point virgules, les parenthèses, les accolades, les marges aussi, enfin tout cela qui malgré le fait qu’il constitue le cadre de notre lecture peut nous échapper, que l’on peut ne pas voir dans une première lecture ou dans toute lecture qui ne serait pas assez attentive ou trop attachée à lire à la lettre, quand elle permettrait de comprendre comment l’ensemble s’ordonne et le sens s’agence.

Nous ne sommes plus mon ami et moi que deux petits points à peine visibles au pied du Mulhacén et de la mer méditerranée que le regard de l’historien comme le regard du peintre auront négligés et à peine situé pour la perspective d’ensemble qu’il peut donner : nous ne sommes pas ce que l’on doit regarder mais ce à partir de quoi l’on doit voir. C’est ainsi qu’il faut replacer notre amitié dans son contexte et la nature des relations humaines dans leur caractère éphémère. Qui plus est, le fait humain en cela qu’il apparaîtrait figé en rendrait l’histoire mensongère ; le mouvement, l’élan, la vie qui rapproche et qui éloigne, c’est cela qui ne peut être rendu sans faire de ce mouvement continu qu’est la vie un mouvement discontinue qui serait l’histoire de cette vie avec ses différentes péripéties et c’est en quoi il ne m’intéresse pas ici de la raconter : que chacun se rapporte à la sienne de vie et il verra ce qu’il y a en elle qui ne peut être rapporté. J’espère seulement l’avoir un peu aidé à en voir le tableau, à en comprendre l’histoire, à mieux la lire dans le cadre où il lui est donné de la lire. Quant à sa vérité ? Disons qu’elle est historique.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire