jeudi 18 mars 2021

Retour à l'homme (et à la nature humaine)

 

Est fausse l’idée communément reçue que l’homme aurait définitivement quitté l’état de nature pour l’état de société. Il serait plus juste de dire que l’homme oscille sans cesse entre ces deux pôles et qu’entre les deux son cœur balance. Ils ont chacun sur lui un fort pouvoir d’attraction et souvent son comportement ressemble à celui de l’âne de Buridan qui, se trouvant entre un tas de foin et un seau d’eau, ne se décide pas plus pour l’un que pour l’autre. L’homme continuerait donc à entendre cet appel de l’état de nature. Mieux encore. La société se doit en son sein d’aménager cet état de nature comme un espace vert au cœur de la cité qui serait pour l’homme un espace où il pourrait encore respirer librement. Il y a certes des sociétés qui se font légères quand d’autres pèsent de tout leur poids sur l’homme, mais même ces dernières tendent à aménager certains espaces de liberté pour l’homme, et toutes ont en commun de peser à certains moments de sa vie qui sont des moments de formation : instruction, formation militaire, accomplissement de formalités diverses administratives et civiques, mais pas constamment. Et quand il y en a qui veulent plus de société il y en a qui veulent moins de société, puis il y a les extrêmes… Il faut voir dans ces deux tendances un débat idéologique et politique qui tiendrait tout entier entre d’un côté ce pamphlet contre l’État : « le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins » et d’un autre côté ce que l’on sait des sociétés totalitaires pour ce qu’elles laissent de liberté à l’homme ou d’espace ou l’homme puisse exister, dirons nous, à l’état de nature, c'est-à-dire aucun. 

Mais cela se joue, ces deux tendances s’exercent, aussi en chacun de nous. Ainsi les vacances représenteraient à nos yeux un espace temps où l’on prendrait congé de la société pour retrouver notre état de nature. On comprend mieux alors les comportements parfois peu respectueux de l’état de société de la part des touristes ou vacanciers : on a lâché les fauves. Ce lâché de fauves répondrait à la même nécessité que celle à laquelle répondaient les fêtes traditionnelles ou pour quelques jours tout, ou presque, était toléré ; par exemple l’on entrait librement chez les gens faisant fi des lois de la propriété privée. On pense trop qu’en perdant ces fêtes traditionnelles on a perdu la société, qu’elles contribuaient à ce que l’on fasse société ; elle contribuaient aussi et tout autant à ce que l’on retrouve l’état de nature. De même on accuse la société actuelle d’être violente quand les manifestations violentes ne sont que des violences qui sont faites à la société par la manifestation de l’état de nature qui trouve là où s’exprimer pour avoir été, qui sait si, trop jugulé par une société qui est dite et sentie comme oppressive par ces mêmes forces de l’état de nature ; forces de l’état de nature qui elles passent aux yeux de la société comme anarchiques.

Voilà la conséquence directe de l’idée communément reçue que l’homme aurait définitivement quitté l’état de nature pour l’état de société, ce qui est vouloir faire société sans l’homme, c’est-à-dire sans considération de l’état de nature qui est en lui tout autant que l’état de société, non pas exclusif mais inclusif. Prenons le logement social si l’on veut prendre la société par ses bons sentiments. Appelle t-on logement social une maison ou un appartement ? Or qui préfère habiter dans un appartement plutôt que dans une maison ? Quand on pense logement social on pense société mais à une société qui considère que l’homme aurait quitté l’état de nature, la caverne, pour habiter en appartement. Le commun des mortels devraient vivre ensemble dans des appartements (en HLM) comme prendre les transports en commun quand une minorité, dite alors privilégiée, prendrait sa voiture et aurait sa maison individuelle. Autrement dit, il y aurait peu d’hommes qui n’auraient pas à quitter l’état de nature pour l’état de société. Et n’ayant pas eu a quitter l’état de nature pour l’état de société ils ne pourraient pas comprendre ces manifestations de violence de la part de ceux habitant en appartements (en HLM) autrement que comme des actes de violence s’en prenant à la société. Sans doute, mais alors c’est à une certaine société qui aurait oublié l’homme, c’est-à-dire qu’en l’homme perdure cet état de nature et qu’il doit perdurer aussi, trouver ses conditions matérielles d’existence, dans la société, et pas seulement pour certains membres privilégiés de cette société . Le logement social n’est encore que la solution d’une société bien pensante qui vit dans une maison et aménage pour la basse cour des poulaillers. Le retour à l’homme est le retour à des solutions humaines, qui considèrent que l’homme vivant en société n’en n’a pas pour autant quitté l’état de nature (où il habitait une caverne mais pas un poulailler). Et, ce qu’un homme ne se propose pas à lui-même, pourquoi le proposerait-il à un autre homme au nom de la société si cette société est la société des hommes ? Une société qui tout comme l’homme n’a pas définitivement quitté l’état de nature mais le comprend en elle comme elle comprend l’homme en elle.

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