dimanche 7 février 2021

L'en soi

 

Il comprenait que le lieu où nous existions n’avait pas d’existence réelle, que nous n’étions jamais là où nous étions. Il n’avait pas plus été dans le ventre de sa mère que nulle part ailleurs, et pas plus qu’il n’avait été là où il était né il ne sera là où il mourra. Il n’était pas non plus dans la lune où souvent on disait qu’il était. Il était là où tout le monde était et, qu’à défaut de mieux, on disait être en soi, comme si l’on pouvait être ailleurs qu’en soi. Mais cette en soi était bien vague et ne souffrait à son avis aucune définition réductrice et encore moins qu’on pu le localiser. Il arrivait que l’on dise aussi de lui qu’il était ailleurs, ce qui lui paraissait aussi bien vague, et ceux qui lui disaient cela auraient été tout aussi incapable de localiser l’ailleurs que l’en soi, et ainsi de les démarquer. C’est de l’en soi que l’on sortait comme l’on sort de chez soi quand quelqu’un nous interpellait, et parfois il lui en coûtait comme il peut en coûter à chacun de sortir de chez soi. Puis après — mais parfois l’on n’attend pas et c’est incorrect et c’est là que l’on nous reproche d’être ailleurs — l’on rentre à nouveau chez soi, on est à nouveau en soi. « Je ne vis pas dans l’infini car dans l’infini on n’est pas chez soi » dit Bachelard. Mais si cet en soi n’est pas infini il n’est pas non plus défini : comment le serait-il s’il n’a pas d’existence réelle, pas plus que ne l’a ce que nous pensons, ce que nous rêvons, notre conscience d’être et de l’existence. Cependant nous n’avons pas où habiter ailleurs que dans l’en soi.

 

Je cherche me dit-il l’endroit où je vis avant qu’épuisé de vivre je ne le puisse. Il le cherchait comme Mozart devait chercher en lui Une petite musique de nuit, comme Vivaldi devait chercher en lui Les Quatre Saisons, comme Baudelaire devait chercher en lui l’Albatros, cet oiseau gauche et veule, comique et laid, aux ailes de géant qui l’empêchent de marcher, comme Van Gogh devait chercher en lui le jaune. Il comprenait que le lieu où nous existions n’avait pas d’existence réelle, pas plus que La petite musique de nuit de Mozart, pas plus que Les Quatre Saisons de Vivaldi, pas plus que l’Albatros de Baudelaire, pas plus que le jaune de Van Gogh, mais que c’était là où ils avaient tous existé et que pour l’avoir trouvé ils continuaient d’exister. Sans doute mourrait-il sans l’avoir trouvé : il cherchait l’en soi. Puis, il lui vint l’idée que puisque l’en soi n’avait pas d’existence réelle peut-être fallait-il le créer et c’était alors comme s’il se sentait déjà habité par ce lieu où il pourrait à jamais vivre. L’en soi venait le hanter, le travailler, alors il voulait le toucher et il ne touchait que le vide, dans son trop d’empressement à le trouver il le perdait, au moment même où il croyait y être il n’y était plus et de nouveau il y était : quelle exaltation alors, quel sentiment de plénitude, mais bientôt tout cela le quittait et c’était comme s’il n’existait plus car il ne savait plus exister que dans l’en soi.

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