vendredi 5 février 2021

Le désir

 

Homme qui désire il faut que tu saches quelque chose sur le désir, quelque chose que la vie mettra trop de temps à t’apprendre, et si l’on ne peut tirer parti de l’expérience d’autrui il faudrait alors qu’il t’arrive ce qui m’est arrivé aujourd’hui. J’étais dans la rue à me promener quand à l’étage d’une maison une fenêtre s’ouvrait. Souvent j’avais regardé suivant par là mon désir et cela avait été pour voir quelqu’un s’en retirer, mais cette fois-ci j’avais décidé que c’était moi que l’on verrait de la fenêtre passer au-dessous et se retirer dans la lumière naissante du jour. Jamais non plus je ne me retournais pour vérifier ce que déjà par expérience je savais : l’on regarde où l’on est regardé, l’on désire où l’on est désiré. Je fus amené à cela par une expérience longue et douloureuse que j’aimerais t’épargner. Peut-être penseras-tu qu’il faudra pour cela en arriver à ne plus soi-même désirer et je dois te détromper : ce n’est pas tant qu’il ne faille plus désirer que chercher la satisfaction de son désir. Mais un autre exemple pourrait t’aider à comprendre ce que, je te répète, la vie mettra trop de temps à t’apprendre. Tu vois un podium et au centre de ce podium le maillot jaune. Disons que tu n’es qu’un jeune enfant et que cela fasse naître en toi le désir de devenir un grand cycliste pour un jour être toi sur ce podium à la place du maillot jaune et disons aussi que tu y arrives. Un jour c’est toi que l’on regarde car c’est toi le maillot jaune. Mais tu ne m’enlèveras pas qu’il y avait plus de désir et aussi plus de bonheur, de joie, d’émerveillement, d’extase, de ravissement, dans le regard de l’enfant, que de l’homme qui au prix d’une lutte acharnée, de combien d’efforts, de sacrifices, et de volonté, trouve certes une satisfaction à remporter le Tour de France mais n’y voit rien d’autre que la juste récompense d’un très lourd investissement. Cet homme sur le podium vêtu d’un maillot jaune peut nous renvoyer à la personne à la fenêtre où à tout autre personne ou endroit où le désir nous fait porter notre regard car ce n’est rien d’autre que l’illusion du bonheur qu’on y voit. Et quand on dit de quelqu’un qu’il n’est jamais satisfait c’est qu’il court toujours après d’autres illusions vers lesquelles le désir porte son regard. Quand être heureux serait justement détacher son regard de ces illusions d’où le désir le porte, ce qui n’est pas cessé de désirer mais d’être dupe de ses désirs, de les prendre pour réalité. Bien sûr, il y a aussi cette autre idée que pour faire illusion il n’est pas nécessaire d’être sur un podium ou à une fenêtre, et que si l’on passe son temps à désirer on ne laisse pas non plus le temps et la place pour être soi-même objet de désir.

 

« Une théorie non erronée de ces désirs sait en effet rapporter toute préférence et toute aversion à la santé du corps et à la tranquillité de l’âme, puisque c’est là la perfection même de la vie heureuse. » Épicure

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