Souvent il est fait comme si les choses recevait de nous leur autorité et souvent nous croyons leur donner autorité quand nous ne faisons jamais que donner autorité qu’à ce qui a déjà reçu autorité, et qu’en tout notre esprit critique s’exerce quand il ne s’exerce en rien de tout ce qui sur nous a reçu autorité. C’est pourtant ignorer que toute matière écrite ne reçoit son autorité que par ceux qui ont autorité à la publier, qu’elle ne tire sa force et sa valeur non pas d’elle-même mais de l’auteur dont on vante les titres : il est un écrivain primé, titré, un professeur émérite, un homme public ; ces prix, ces titres, il les reçoit de la société parce qu’il est un membre de cette société et pas des moindres, ce qui l’autorise à tout dire ou tout écrire. On dira alors qu’on a lu un tel et souvent l’on aura raison de le dire ainsi car souvent cela n’aura pas d’autre valeur et autorité que d’avoir été écrit par un tel. Nous refuserons par contre ou nous serons peu enclins d’écouter tout propos ou de lire tout écrit procédant d’un inconnu, et fût-il des plus sensés qu’il n’aura sur nous aucune autorité, que nous ne lui en accorderont aucune et pas plus de notre temps, encore moins de notre argent, tout cela que nous donnons sans compter à quelqu’un de connu c’est-à-dire de reconnu par la société. En quoi pouvons-nous alors encore prétendre exercer notre esprit critique ? Nous ne mangeons que ce que l’on nous donne à manger. Autant dire que nous mangeons dans la main de ceux qui nous nourrissent et que nous nous nourrissons de ce avec quoi ils veulent bien nous nourrir sans nous interroger sur la nature de cette nourriture qui par eux a reçu autorité sur nous. D’emblée nous refusons d’autres mains que la leur, aussi autoritaire soit-elle, et rejetons toute nourriture qui ne viendrait pas d’eux. Il y a effectivement tout un appareil critique qui encore une fois n’est pas la nôtre mais qu’on appelle La critique et qu’ils mettent à leur service afin d’encenser et de louer qui ils veulent encenser et louer, tandis qu’ils jetteront le discrédit sur tout ce qui ne leur semble pas convenir. Et encore une fois nous respectons et lisons La critique, c’est-à-dire que nous lui donnons autorité sur nous. Qui sait si cette critique n’a d’autre fin que de faire taire notre propre esprit critique, d’imposer sur le nôtre le sien d’esprit critique. Nous pensons à ces hommes bien mal armés qu’on appelle les policiers que souvent la vindicte populaire trouve comme cible quand c’est la cible sur laquelle pour qu’elle se calme on lui laisse exercer sa fureur grossière ; tandis qu’une critique autrement mieux armée car autrement plus subtile faite de tous ceux qui tirent autorité de la parole publiée ou médiatisée détient toute critique autre que la sienne de s’exercer et ceci de façon absolutiste, c’est-à-dire tout sauf démocratique (nous ne les avons pas choisis ni élus). C’est que tout est fait pour nous faire oublier que toute matière écrite ou orale, publiée ou médiatisée, n’a aucune valeur en soi mais la reçoit toute de la société. C’est pourquoi tout esprit critique véritable ne peut être que mal reçu par la société, il ne peut être que contestataire, et que tous ceux qui croient faire œuvre de critique quand ils sont publiés ou médiatisés doivent s’interroger sur l’authentique valeur critique de leur ouvrage ou de leurs dires à partir du moment que la société les a publié ou médiatisé, plutôt que de se perdre en remerciements à ladite société qui est ce qu’ils font en général trop contents comme ils le sont d’en avoir reçu comme l’absolution, s’ils croient encore avoir péché contre elle par la critique qu’ils ont pu en faire. Quand en réalité la société ne souffrirait pas d’eux la moindre égratignure tant les conditions confortables dans lesquelles elle vit la rendue douillette. Il n’y a que les sportifs que l’on entend encore parler de sortir de sa zone de confort. N’y aurait-il plus que les sportifs qui soient capables d’en sortir ? Serions-nous une société de vieux ou notre société une vieille société dotée d’un vieil appareil critique qui a force de critiquer toujours les mêmes choses ne critique plus rien ? Il faut aussi savoir qu’il n’y a de véritable critique que personnelle or la question est de savoir si notre société est suffisamment jeune et forte pour souffrir sa propre critique : c’est-à-dire pour permettre à l’homme d’exercer en son sein son esprit critique sans craindre qu’il ne l’achève mais plutôt en n’y voyant plus qu’une lueur d’espoir pour son avenir et sa régénérescence physique et morale.
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