Quelle est cette seigneurie du haut de laquelle on dit les gens, car, qui une fois au moins dans sa vie n’a pas dit les gens, quand ce n’est pas le mot que l’on a peut-être le plus prononcé. Ils sont, selon l’humeur du jour de sa seigneurie, bons ou méchants, souvent méchants, car c’est sa seigneurie qui est trop bonne ; vulgaires, vils, car c’est sa seigneurie qui est noble. Sa seigneurie condescend rarement à s’adresser aux gens en public, sa seigneurie n’en parle qu’en privé et avec ses pairs. Les aveux que sa seigneurie fait à des proches, des amis, sur les gens, témoignent alors davantage de ce qu’est sa seigneurie que ce que sont les gens. Ce rapport inversé, s’il venait à la connaissance de sa seigneurie, sa seigneurie cesserait immédiatement de parler mal des gens. D’une seigneurie à l’autre les opinions sur les gens peuvent néanmoins différer, souvent dans la forme mais rarement sur le fond, car au fond de chaque seigneurie il y a un profond et commun mépris pour les gens, et comment en serait-il autrement puisque c’est ce qui les en distingue. L’on sait combien ce point de distinction est prisé par sa seigneurie. Serait-ce risqué d’avancer que moins il y a en sa seigneurie de distinction plus elle tend à la faire cette distinction, comme moins il y a entre nous de différences plus on tendrait à la marquer cette différence en disant simplement les gens pour parler de n’importe qui d’autre que de nous-même, c’est-à-dire de sa seigneurie.
En ma seigneurie je m’étonnais donc d’entendre une personne parler des gens dans son portable, elle disait : il faut voir ce que font les gens…, tandis qu’à bien la regarder, elle si mal fagotée, et à l’entendre, elle si vulgaire dans son parlé, j’aurais juré qu’elle en faisait partie des gens. Elle me jeta cependant un regard pour le moins méprisant. Je ne pu en douter un seul instant, ce regard ne pouvait venir que de sa seigneurie. Je n’avais, il est vrai, comme à l’accoutumé, pas mis beaucoup de soins dans mon habillement, ne m’étais pas rasé ni même passé sur le visage un gant mouillé. Je traînais mon chien autant que je me traînais à cette heure matinale. J’avais les yeux chassieux et ne m’étais pas donné le temps de passer le moindre coup de peigne à des cheveux que l’âge avait blanchis et clairsemés ; c’était donc une broussaille de cheveux qui surmontait une tête aux idées pas moins confuses. J’avais appelé mon chien d’une voix un peu criarde avec l’autorité des gens qui n’en n’ont pas, et en faisant usage du vocabulaire de ceux qui n’en n’ont pas non plus de vocabulaire. Mais enfin je parlais à mon chien. Eh bien, j’étais de ces gens qui parlent à leurs chiens.
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