Quand on parle de la toute puissance on pense à celle des nations : certaines nations, ou à celle des hommes : certains hommes ; jamais à celle de toutes les nations, encore moins à celle de tous les hommes. Il est plus commun de penser que l’homme se sentirait tout petit et vulnérable, impuissant, et c’est sans doute ce qu’il est, en quoi il ne se méprend pas. Mais il est un tout autre sentiment qui anime l’homme seul quel qu’il soit et c’est celui de sa toute puissance. L’homme qui discourt avec lui-même ne rencontre pas de contradicteurs et éprouve par là même un certain plaisir à le faire. Il savoure sa toute puissance. Penser c’est déjà agir, mais s’il peut agir au sens où on l’entend tous sans rencontrer non plus d’opposition, et c’est pourquoi souvent et autant que cela lui est possible il préfère agir seul, il n’hésitera pas un seul instant à exercer sa toute puissance. Ce que l’homme s’efforce alors de faire en société n’est rien d’autre que ce que l’homme seul fait : exercer sa toute puissance. On lui en voudra cependant d’y réussir. Eh ! Tu n’es pas seul, qu’on lui dira. D’autres pensées veulent s’exprimer, d’autres voix veulent se faire entendre, des actions à la tienne contraires veulent s’exercer. Au-dessus de la mêlée il faut alors qu’une toute puissance s’élève incontestée, et la voix de la nation commence à se faire entendre, et la pensée dite unique à s’exprimer, et si le régime choisi est celui de la démocratie on parlera d’une action concertée. Cette explication pour simpliste qu’elle soit n’entend pas expliquer les fondements de la société, mais mettre en évidence que la toute puissance n’est pas le fait, ni d’êtres particulièrement arrogants, ni de nations particulièrement suprémacistes, sans pour autant que l’on puisse nier l’existence des uns et des autres, mais que la toute puissance sinon le sentiment de toute puissance est inhérent à tout être humain, sans lui pas d’égo. J’irais plus loin en disant que souvent il est secondé. On ne se sent jamais aussi fort qu’avec « sa moitié ». La toute puissance du couple : quand tout va bien le monde leur appartient (ou semble leur appartenir comme la vérité sur le monde). Les temps ne sont plus cependant à étendre cette notion de toute puissance à la famille et le couple lui-même ne répond pas toujours à cette idée que l’union fait la force (ce qui serait qu’un plus un font deux) et encore moins à cette autre idée qu’ils ne feraient qu’un (ce qui serait qu’un plus un fait un). Comme la toute puissance ne saurait supporter la division elle est rendue à l’individu dans sa solitude (où il croit échapper à la société) et à la société dans une gouvernance qui aurait tout aussi tendance à se passer des gouvernés, c’est-à-dire à être seul. C’est que si l’on se laisse entraîner jusqu’au bout de la pente (où l’on est tous) de la toute puissance il n’y a plus personne, que l’être seul, qu’il gouverne ou qu’il soit gouverné. Qui voudra pourra trouver là une explication du toujours plus grand nombre de gens seuls, seraient-ils de moins en moins désireux d’abdiquer leur toute puissance pour une société qui ne la reconnaît pas, ou qui la reconnaît de moins en moins, qui lui donne de moins en moins la possibilité d’exister, voire même d’en avoir ne serait-ce que le sentiment que leur en donne leur solitude. Il y a cependant un paradoxe. La société de consommation et de la toute puissance de l’argent n’a pas fait que seulement les riches mais, et bien sûr sans commune mesure avec les plus riches, que les moins riches, disons la moyenne des gens, se sentent investit d’un pouvoir de consommation et s’y réfugie comme dans leur toute puissance. Comment leur en vouloir ? Il ne leur en est pas donné d’autres : ils peuvent toujours penser ce qu’ils veulent (autant pisser dans un violon) ils n’ont pas voix au chapitre et plus que jamais leurs actions leur paraissent dérisoires et non suivies d’effets, leurs revendications comme noyées dans la masse des revendications. Ils passent alors du sentiment de la toute puissance au sentiment d’impuissance, mais comme ce dernier est insupportable, tandis que comme dit précédemment l’autre est inhérent à la nature de l’homme, ils vont se défouler sur les réseaux sociaux (nouvelle agora ?) où dans les supermarchés, les centres commerciaux où, peut-être encore, et pour les plus sages d’entre eux, dans la solitude. Il est naturel me direz-vous que la toute puissance soit ce qu’il y a de moins partagée, que par essence elle ne peut pas l’être sinon contrariée.
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