mercredi 2 septembre 2020

La Nouvelle-Calédonie


J’étais de nouveau en salle de muscu. Premier jour d’ouverture après le confinement et l’alerte covid 19. on n’est que que le 2 septembre et c’est prévu qu’elle ouvvre le 9 je crois, donc j’imagine que j’ai un peu rêvé tout ça. Personne n’était très rassuré mais content quand même de se revoir et j’oserai ajouté en vie. D’autant qu’y en avait un qui m’avait dit qu’il partait pour la Nouvelle-Calédonie et qu’il avait dû y allé entre-temps et même en revenir puisqu’il était là devant moi avec ce petit sourire tranquille et amical que je lui connaissais déjà. Quand il m’avait dit qu’il partait pour la Nouvelle-Calédonie je n’avais pas pu me retenir de lui dire que je connaissais croyant le surprendre mais il avait accueillit la nouvelle sans trop de surprise, comme si être allé en Nouvelle-Calédonie c’était comme être allé au centre commercial de Créteil Soleil faire quelques emplettes. J’ui avais quand même touché un mot. Y avait pas marqué plus d’intérêt que ça. Est-ce que je faisais figure d’un vieux qui radotait ou que je racontais ma Nouvelle-Calédonie sur le ton de celui qui raconte ses guerres ? pourtant c’était la première fois qu’il y allait et quand je l’interrogeais y me répondait que c’était une idée de sa femme, qu’elle y connaissait quelqu’un mais qu’ils n’y étaient encore jamais allés. Sans doute qui se disait qu’il voulait voir par lui-même, se faire une idée par lui-même et que les racontars… enfin, qu’il fallait laissé dire et il me laissait dire, c’est l’impression qu’il me donnait car j’avais effectivement l’impression de parler dans le vide ou que je le bassinais depuis cinq minutes que je lui parlais quand je cessais tout aussi brusquement de lui parler. Je me rappelle encore son sourire à nouveau, celui d’un type sympa, ya rien à dire, mais qui du coup me parut beaucoup moins sympa et presque se foutre de moi, quoiqu’il était pas du genre non plus. D’habitude j’appréciais son calme qui m’invitait à lui parler un peu entre un exercice et puis l’autre, ce qu’on appelle le temps de récup, son temps de récup à lui aussi ce qui nous laissait jamais le temps de nous dire grand-chose, mais on s’appréciait pas moins pour autant. Je crois qu’en fait c’est comme cela pour tout le monde, les mots on pas grand-chose à voir là-dedans, sur le fait qu’on s’apprécie ou pas, c’est presque animal le rapport humain, et les mots viennent rien y ajouter ou y retrancher. Je dis ça parce que malgré son peu d’enthousiasme à mes propos sur la Nouvelle-Calédonie je pouvais pas m’empêcher de continuer à l’apprécier au gars et j’ui trouvais même ce courage que je lui avais toujours trouvé à faire les choses sans se défaire de son calme et sa bonne humeur, une gentillesse naturelle qu’on dit et qui lui allait bien. Il devait avoir à peu près mon âge, avoir passé le cap de la cinquantaine en aillant gardé un aspect jeune, un jeune qui serait aguerri, un jeune à l’usage du temps, le bon, celui qui vous rend plus fort, plus averti des périls de la vie et vous donne une certaine accoutumance qui dans son cas pouvait toucher à la nonchalance. Son regard était placide et celui de quelqu’un qui n’a pas froid aux yeux, direct mais sensible. Il ne rebutait pas à l’effort et soulevait de lourdes charges, il aimait la fonte mais c’était pas un gros bras, garder la forme voilà tout ce qu’il venait chercher en salle de muscu où il rebutait pas non plus à faire un peu de cardio, les gros bras sont moins fan de cardio. On aurait dit un ouvrier qui faisait son taf, je dirais même un artisan car je ne sais pas pourquoi mais je le voyais bien artisan menuisier par exemple mais c’est souvent décevant de savoir ce que les gens font vraiment quand on s’est imaginé le meilleurs pour eux selon bien sûr l’idée que l’on a du meilleur et qui est toute personnelle comme mon idée de la Nouvelle-Calédonie que j’avais essayé vainement de lui communiquer.

Y y était allé comme je l’aurais parié car il était pas du genre à affabuler. C’était pourtant un long voyage et il en parlait comme de la porte d'à côté, ça semblait d’ailleurs pour lui pas plus important que ça d’en parler. Je creusais un peu, le sujet continuait à me passionner. Allez raconte, que je lui disais. Il me sourit. Toujours ce même sourire, le covid 19 qui était passé par là n’y avait rien changé, pas plus la Nouvelle-Calédonie, intact le sourire, indemne qu’il s’en était sorti sans même prendre une ride, devenir rictus. L’avion, un très gros avion qu’ils (lui et sa femme, peut-être des gosses mais il n’en parlait pas) avaient pris avec son bruit de moteur qui était comme un gros ronronnement qui avait fini par l’endormir avec des trous d’air qui le faisait sursauter jusque dans son sommeil mais pas de quoi s’affoler. Ils avaient pris une collation, regarder un film, on leur avait passé des écouteurs. Le voyage commençait à me paraître long, c’était pas encore la Nouvelle-Calédonie et il me tardait qu’ils y arrivent, n’y arriveraient-ils jamais que je commençais à me demander. Ça me rappela le cheval que nous avait promis le paternel quand on n’était dans les verts pâturages de Normandie et que j’avais pas encore douze ans qui est l’âge où on partit pour le pays des caldoches et des Kanaks. Aux dernières nouvelles le cheval il s’était cassé la patte, il avait jamais dû s’en remettre parce qu’on ne le vit jamais jusqu’à ce qu’on l’oublia, qu’on oublia de demander de ses nouvelles au paternel qui se garda bien lui de nous le rappeler. Alors la Calédonie que je lui dis. Il me sourit. Ils sont encore dans l’avion quand on leur dit qu’ils vont amerrir. Comment ça amerrir, que je lui dis. A nouveau ce sourire. Se poser sur la mer, qu’il dit. Oui, j’ai bien compris, mais quand je suis allé en Nouvelle-Calédonie… il me laissa pas finir. C’était sa Nouvelle-Calédonie maintenant et son voyage et ils allaient amerrir. Une avarie moteur, rien de bien grave, presque de la routine, le commandant de bord les avait rassuré : il y avait là parmi les passagers des gens qui connaissaient le lagon comme leur poche et qui à bord de canots de sauvetage sauraient naviguer dans les passes entre les récifs pour les mener jusqu’au rivage, la terre ferme quoi, la Grande Terre même qu’on l’appelait là-bas, comme quoi ils pouvaient pas la rater, c’était juste qu’un petit contretemps. L’avion ce lourd dingue qui avait passé tout son temps à ronronner allait donc se poser en douceur sur son gros ventre douillet qui amortirait le choc, on sentirait même pas les roues sur la piste de Tontouta si je ne m’abuse, si mes souvenirs sont bons. Mais je l’écoutais comme il m’avait écouté. N’en croyant pas plus mes oreilles qu’il n’en avait cru ses oreilles, car c’est l’impression qu’il m’avait laissé et que peut-être je lui laissais tandis que je faisais tout pour ne pas l’interrompre, mais non sans une certaine incrédulité pour tout dire. Quand on va en Nouvelle-Calédonie que je me disais c’est pas la peine d’en rajouter. L’avion c’était enfin posé et était maintenant bercé par les flots du pacifique. Les premiers canots avaient été largués à la mer. Chacun eut son pilote. Et pour tous la terre était en vue. Il fallait encore y arriver. Il fallait encore ramer pour y arriver. Il eut, qu’il me dit, moins de mal à s’improviser rameur que certains à s’improviser pilote. A croire que certains s'étaient perdus en route. C’est vrai aussi qu’il faisait du rameur à la salle de muscu. L’avion gros porteur qui ne portait maintenant plus personne s’enfonçait doucement dans les eaux, un gros glouglou l’y accompagnait ainsi que le regard médusé des passagers qui très vite s’en détourna, car tout le monde n’avait plus d’yeux que pour la Nouvelle-Calédonie. Et alors la Nouvelle-Calédonie comment c’était ? Bien, qu’il dit.

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