J’étais de nouveau en salle de muscu. Premier jour d’ouverture
après le confinement et l’alerte covid 19. on n’est que que le 2 septembre et c’est
prévu qu’elle ouvvre le 9 je crois, donc j’imagine que j’ai un peu rêvé tout
ça. Personne n’était très rassuré mais content quand même de se revoir et j’oserai
ajouté en vie. D’autant qu’y en avait un qui m’avait dit qu’il partait pour la
Nouvelle-Calédonie et qu’il avait dû y allé entre-temps et même en revenir puisqu’il était
là devant moi avec ce petit sourire tranquille et amical que je lui connaissais
déjà. Quand il m’avait dit qu’il partait pour la Nouvelle-Calédonie je n’avais
pas pu me retenir de lui dire que je connaissais croyant le surprendre mais il
avait accueillit la nouvelle sans trop de surprise, comme si être allé en
Nouvelle-Calédonie c’était comme être allé au centre commercial de Créteil
Soleil faire quelques emplettes. J’ui avais quand même touché un mot. Y avait pas marqué plus d’intérêt que ça. Est-ce que je faisais figure d’un vieux
qui radotait ou que je racontais ma Nouvelle-Calédonie sur le ton de celui qui
raconte ses guerres ? pourtant c’était la première fois qu’il y allait et
quand je l’interrogeais y me répondait que c’était une idée de sa femme, qu’elle
y connaissait quelqu’un mais qu’ils n’y étaient encore jamais allés. Sans doute
qui se disait qu’il voulait voir par lui-même, se faire une idée par lui-même
et que les racontars… enfin, qu’il fallait laissé dire et il me laissait dire,
c’est l’impression qu’il me donnait car j’avais effectivement l’impression de
parler dans le vide ou que je le bassinais depuis cinq minutes que je lui parlais quand je cessais
tout aussi brusquement de lui parler. Je me rappelle encore son sourire à
nouveau, celui d’un type sympa, ya rien à dire, mais qui du coup me parut
beaucoup moins sympa et presque se foutre de moi, quoiqu’il était pas du genre
non plus. D’habitude j’appréciais son calme qui m’invitait à lui parler un peu
entre un exercice et puis l’autre, ce qu’on appelle le temps de récup, son
temps de récup à lui aussi ce qui nous laissait jamais le temps de nous dire grand-chose,
mais on s’appréciait pas moins pour autant. Je crois qu’en fait c’est comme
cela pour tout le monde, les mots on pas grand-chose à voir là-dedans, sur le fait qu’on s’apprécie
ou pas, c’est presque animal le rapport humain, et les mots viennent rien y
ajouter ou y retrancher. Je dis ça parce que malgré son peu d’enthousiasme à
mes propos sur la Nouvelle-Calédonie je pouvais pas m’empêcher de continuer à l’apprécier
au gars et j’ui trouvais même ce courage que je lui avais toujours trouvé à
faire les choses sans se défaire de son calme et sa bonne humeur, une
gentillesse naturelle qu’on dit et qui lui allait bien. Il devait avoir à peu
près mon âge, avoir passé le cap de la cinquantaine en aillant gardé un aspect
jeune, un jeune qui serait aguerri, un jeune à l’usage du temps, le bon, celui
qui vous rend plus fort, plus averti des périls de la vie et vous donne une
certaine accoutumance qui dans son cas pouvait toucher à la nonchalance. Son regard
était placide et celui de quelqu’un qui n’a pas froid aux yeux, direct mais
sensible. Il ne rebutait pas à l’effort et soulevait de lourdes charges, il
aimait la fonte mais c’était pas un gros bras, garder la forme voilà tout ce qu’il
venait chercher en salle de muscu où il rebutait pas non plus à faire un peu de
cardio, les gros bras sont moins fan de cardio. On aurait dit un ouvrier qui
faisait son taf, je dirais même un artisan car je ne sais pas pourquoi mais je
le voyais bien artisan menuisier par exemple mais c’est souvent décevant de
savoir ce que les gens font vraiment quand on s’est imaginé le meilleurs pour
eux selon bien sûr l’idée que l’on a du meilleur et qui est toute personnelle
comme mon idée de la Nouvelle-Calédonie que j’avais essayé vainement de lui
communiquer.
Y y était allé comme je l’aurais parié car il était pas du
genre à affabuler. C’était pourtant un long voyage et il en parlait comme de la
porte d'à côté, ça semblait d’ailleurs pour lui pas plus important que ça d’en
parler. Je creusais un peu, le sujet continuait à me passionner. Allez raconte,
que je lui disais. Il me sourit. Toujours ce même sourire, le covid 19 qui
était passé par là n’y avait rien changé, pas plus la Nouvelle-Calédonie,
intact le sourire, indemne qu’il s’en était sorti sans même prendre une ride,
devenir rictus. L’avion, un très gros avion qu’ils (lui et sa femme, peut-être
des gosses mais il n’en parlait pas) avaient pris avec son bruit de moteur qui
était comme un gros ronronnement qui avait fini par l’endormir avec des trous d’air
qui le faisait sursauter jusque dans son sommeil mais pas de quoi s’affoler. Ils
avaient pris une collation, regarder un film, on leur avait passé des
écouteurs. Le voyage commençait à me paraître long, c’était pas encore la
Nouvelle-Calédonie et il me tardait qu’ils y arrivent, n’y arriveraient-ils
jamais que je commençais à me demander. Ça me rappela le cheval que nous avait
promis le paternel quand on n’était dans les verts pâturages de Normandie et que
j’avais pas encore douze ans qui est l’âge où on partit pour le pays des caldoches
et des Kanaks. Aux dernières nouvelles le cheval il s’était cassé la patte, il
avait jamais dû s’en remettre parce qu’on ne le vit jamais jusqu’à ce qu’on l’oublia,
qu’on oublia de demander de ses nouvelles au paternel qui se garda bien lui de nous le rappeler. Alors la Calédonie que je lui dis.
Il me sourit. Ils sont encore dans l’avion quand on leur dit qu’ils vont
amerrir. Comment ça amerrir, que je lui dis. A nouveau ce sourire. Se poser sur
la mer, qu’il dit. Oui, j’ai bien compris, mais quand je suis allé en
Nouvelle-Calédonie… il me laissa pas finir. C’était sa Nouvelle-Calédonie
maintenant et son voyage et ils allaient amerrir. Une avarie moteur, rien de
bien grave, presque de la routine, le commandant de bord les avait rassuré :
il y avait là parmi les passagers des gens qui connaissaient le lagon comme
leur poche et qui à bord de canots de sauvetage sauraient naviguer dans les
passes entre les récifs pour les mener jusqu’au rivage, la terre ferme quoi, la
Grande Terre même qu’on l’appelait là-bas, comme quoi ils pouvaient pas la
rater, c’était juste qu’un petit contretemps. L’avion ce lourd dingue qui avait
passé tout son temps à ronronner allait donc se poser en douceur sur son gros
ventre douillet qui amortirait le choc, on sentirait même pas les roues sur la
piste de Tontouta si je ne m’abuse, si mes souvenirs sont bons. Mais je l’écoutais
comme il m’avait écouté. N’en croyant pas plus mes oreilles qu’il n’en avait
cru ses oreilles, car c’est l’impression qu’il m’avait laissé et que peut-être
je lui laissais tandis que je faisais tout pour ne pas l’interrompre, mais non
sans une certaine incrédulité pour tout dire. Quand on va en Nouvelle-Calédonie
que je me disais c’est pas la peine d’en rajouter. L’avion c’était enfin posé
et était maintenant bercé par les flots du pacifique. Les premiers canots
avaient été largués à la mer. Chacun eut son pilote. Et pour tous la terre
était en vue. Il fallait encore y arriver. Il fallait encore ramer pour y
arriver. Il eut, qu’il me dit, moins de mal à s’improviser rameur que certains à
s’improviser pilote. A croire que certains s'étaient perdus en route. C’est vrai aussi qu’il faisait du rameur à la salle de muscu. L’avion
gros porteur qui ne portait maintenant plus personne s’enfonçait doucement dans
les eaux, un gros glouglou l’y accompagnait ainsi que le regard médusé des
passagers qui très vite s’en détourna, car tout le monde n’avait plus d’yeux
que pour la Nouvelle-Calédonie. Et alors la Nouvelle-Calédonie comment c’était ?
Bien, qu’il dit.
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