lundi 31 août 2020

La seconde vie de ma femme


Considérez que nous mourions et que nous revenions à la vie sans nous souvenir de notre vie antérieure nous nous trouverions alors à peu près en l’état où se trouve ma femme atteinte de la maladie d’Alzheimer et c’est ce qui m’autorise à parler de la seconde vie de ma femme. Même s’il ait à supposer qu’elle m’ait aimé je ne saurais dire si elle m’aime toujours mais quel mari pourrait l’affirmer de sa femme après plus de quinze ans de vie commune et encore je compte large. Mon premier divorce, et, qui n’a pas divorcé?, n’a pas attendu beaucoup plus que cinq malheureuses années, ce qui était déjà beaucoup trop attendre. Mais c’est surtout d’un désir qui s’estompe avec le temps que beaucoup auraient à se plaindre. Il va sans dire que ma femme et moi n’avons plus aucun rapport. Ce qui serait à plaindre si la relation entretenait le désir au lieu de l’éteindre, car je puis dire qu’elle ressent pour moi cette attirance du premier jour, celle qui lui fit répondre à mes avances, aux avances de l’inconnu que j’étais alors pour elle et que je suis à nouveau devenu. Si je veux lui faire un baiser c’est presque si elle le refuse mais elle ne le refuse pas. Qui a connu cela saura ce que cela veut dire. Puis comme cela il y a d’autres signes que ce qui la séduit la séduira toujours pour ne pas abuser de ce mot trop usé d’aimer, pour ne pas dire que ce qu’elle a aimer elle l’aimera toujours, pourtant je ne me réfère pas ici essentiellement au corps et à son désir mais à l’âme (cette fameuse âme qui serait immortelle) et à ce qu’elle éprouverait en présence de qui elle aurait perdu alors jusqu’au souvenir. Attirance est un mot rassembleur pour ceux qui sont d’avis comme moi à ne pas voir d’un côté l’âme et de l’autre le corps sans pour autant vouloir à ce jeu-là perdre l’âme, la leur et celle des autres. On peut en effet ne pas croire à l’âme des morts mais à l’âme des vivants, que le corps n’est pas que le corps ou matière. Tout le monde reconnaîtra qu’il est d’abord matière pensante et non seulement matière pensante mais matière "sentante" et là on s’approche de l’âme. Si les scientifiques de tous poils (neurologues et autres) ont abandonnés ma femme à son triste sort c’est bien parce qu’ils ne croient pas à l’âme et que pour tout ce qui est matière (ici en l’occurrence matière grise) il n’y a plus rien qu’ils ne puissent faire. Cependant ma femme continue à vivre et si j’oserais dire de sa belle vie, c'est-à-dire de sa belle âme, cette belle âme qui m’a fait l’aimer, ou laissons ce mot trop usité et disons qui m’a attiré vers elle comme elle vers moi, cette attirance qui est le fait du corps comme de l’âme et mérite sûrement d’être à ce titre et à ce titre seulement appelé l’amour. Je n’irais pas non plus jusqu’à dire que nous allons jusqu’à nous aimer car nous n’allons justement plus jusqu’à nous aimer dans le sens ou nous ne passons pas à l'acte, à la consommation de cette amour, mais restons au stade de l’attirance ou reconnaissance mutuelle. Oui en un certain sens ma femme me reconnaît comme il nous semble parfois reconnaître un lieu ou quelque chose dont nous aurions perdu jusqu’au souvenir et continuons à aimer sans savoir pourquoi nous l’aimons ou sommes attirés par lui.

Pareillement elle continue à aimer le café dont elle buvait des quantités astronomiques dans sa vie antérieure. Les lieux qu’elle aimait fréquenter sont toujours les lieux où elle a plaisir à être. Qui peut les lui rappeler : rien, elle n’a plus mémoire de rien. Son âme s'y trouve bien et pour ceux qui disent ne pas croire à l’âme quand ce à quoi ils ne croient pas c’est à une âme détachée du corps je dirais : son âme s’y trouve bien avec son corps. La force d’expression de ma femme a toujours été son regard. On dit que dans les yeux on voit l’âme. Quel beau regard que celui de ma femme. Il plait encore à voir. Elle ne s’exprime plus que par lui. Et par ce petit corps que l’âge et plus que l’âge la maladie n’épargne pas mais qui n’a pas perdu toute sa dignité. J’ai toujours trouvé que la dignité était l’expression de l’âme dans le corps et que ma femme avait beaucoup de dignité et elle en aura tant qu’elle aura un corps, un corps et une âme, ce corps qui est le sien et cette âme qui est la sienne et qui à tous deux en font une personne à part entière même si ce n’est plus ainsi qu’on la considère. C’est que notre trop d’attachement à la matière grise nous fait perdre la tête et déconsidérer ceux qui ne l’ont plus ou parce qu’ils ne l’ont plus considérer qu’ils n’ont plus rien. Or, ils ont encore un corps et une âme. A ceux aujourd’hui si épris d’identité — et qui cependant la lui refuserait incapable comme elle l’est de se rappeler son nom ou sa date et lieu de naissance, comme de sa famille, comme de ses origines, comme de la couleur de sa peau, comme de pour qui elle votait, mais qui loin de ses artifices trompeurs au fond reste inchangée — je dis que l’âme est son identité, cette âme qui a son corps ou encore ce corps qui a cette âme qui vont si bien ensemble et font qu’entre toutes je reconnaîtrais celle qui a perdu tous ses droits civiques mais reste ma femme.

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