Les frères Prigent avaient apporté quelque chose avec
eux, pas de l’argent, quelque chose pour obtenir quelque chose d’autre en
retour qu’on appelle l’hospitalité. Kamadja avait dû avec les frères Prigent
faire une longue journée de marche pour rejoindre une tribu à laquelle aucune
route ne menait. Ils s’étaient frayés à travers une végétation qu’on aurait dit
encore vierge leur passage à coup de sabre d’abattis qui avait blessé Kamadja.
Hervé, l’aîné des deux frères, dont le coupe-coupe avait d’abord ripé sur une
branche pour l’atteindre au bras et lui faire une jolie entaille, s’en était
excusé mais pas inquiété. La blessure était superficielle. Personne d'ailleurs n’aurait
pensé qu’il y aurait un blessé. Ils n’avaient emporté avec eux que le
stricte minimum en changes, en nourriture, et pour passer une nuit dehors, pas d'eau oxygénée, pas de mercurochrome, qui était tout ce qu'ils connaissaient pour soigner leurs petits bobos et sous ces climats chauds et humides combattre l'infection.
Il y avait un moment qu’ils n’entendaient plus passer aucune voiture en contrebas ni sur les hauteurs où ils se trouvaient de la chaîne montagneuse de la Côte Est. Ils ne voyaient plus non plus la vallée et la rivière de Kaouaoua qu’ils avaient quitté à l’aube, autant dire qu’ils étaient loin de tout. Et Kamadja s’étonnait de la facilité avec laquelle les frères Prigent s’orientaient quand il était impossible de voir à plus d’un mètre devant soi tellement arbres et broussailles semblaient s’être donnés le mot pour faire barrage aux aventuriers en herbe. L’eau commençait à leur manquer, déjà ils se rationnaient, il fallait absolument trouver un point d’eau ; et avant que la nuit tombe il fallait aussi trouver où dormir. La blessure de Kamadja n’inquiétait que Kamadja. Pas de communication possible avec l’extérieur et entre eux ils se parlaient peu car ils se connaissaient peu. Ils habitaient bien le même petit village minier mais les Prigent y avaient fait souche, c’étaient des caldoches, tandis que Kamadja il y avait pas plus d’un an qu’il était sur le Caillou, ce qui faisait de lui un zoreil. Le père Prigent était comptable à la S.L.N (Société Le Nickel), c'était un homme plutôt petit qui avait du ventre et pas beaucoup de cheveux sur la tête quand la mère Prigent en imposait par son allure, son maintien, et une beauté étrangement préservée de cette chaleur humide qui avait la faculté de faire gonfler les gens comme des ballons auxquels on insufflerait de l’air chaud aussi que de ce soleil qui piquait la peau comme un marteau piqueur pique la terre, qui creusait des rides, qui enfonçait les yeux. La mère Prigent ressemblait à ses dames que l’on voit à la télé dans les films sur l’Indochine, trompant leur ennui dans leur propriété par une amabilité et un soin qui n’est pas coutume pour l’autochtone quand le plus grand des mépris ne les tient pas dans un cercle plus refermé et aristocratique; ce que Kouaoua ne pouvait pas offrir à madame Prigent. Kamadja sera invité à Nouméa par les Prigent qui devaient y avoir comme une résidence secondaire où il découvrira la fondue savoyarde. Qui aurait dit que c’était en Nouvelle-Calédonie et non pas en France que Kamadja goûterait pour la première fois de sa vie une fondue savoyarde. Il trouva madame Prigent plus à sa place à Nouméa qu'à Kouaoua, la capitale sied mieux à une grande dame. Quant au frère d’Hervé son côté artiste ou simplement parce qu'il était plus proche de sa mère lui avait ouvert les portes d’une radio locale où il amena Kamadja. Avec Hervé c’était sur un autre plan, un peu plus viril, que se disputait leur amitié, et sans doute aussi hautement symbolique. Il revoyait Hervé comme un coq perché sur son monticule de terre quand Kamadja avait pour mission de l’en déloger, mais Hervé avait de solides jambes sur lesquelles il se tenait bien campées et son menton qui était celui de quelqu’un d’affirmé ne trembla pas non plus sous les assauts répétés. Kamadja n’arrivera pas à l’ébranler, pas plus que cela n’arriva à ébranler leur amitié sinon plutôt à confirmer la place de chef qui lui était toute désignée.
Il y avait un moment qu’ils n’entendaient plus passer aucune voiture en contrebas ni sur les hauteurs où ils se trouvaient de la chaîne montagneuse de la Côte Est. Ils ne voyaient plus non plus la vallée et la rivière de Kaouaoua qu’ils avaient quitté à l’aube, autant dire qu’ils étaient loin de tout. Et Kamadja s’étonnait de la facilité avec laquelle les frères Prigent s’orientaient quand il était impossible de voir à plus d’un mètre devant soi tellement arbres et broussailles semblaient s’être donnés le mot pour faire barrage aux aventuriers en herbe. L’eau commençait à leur manquer, déjà ils se rationnaient, il fallait absolument trouver un point d’eau ; et avant que la nuit tombe il fallait aussi trouver où dormir. La blessure de Kamadja n’inquiétait que Kamadja. Pas de communication possible avec l’extérieur et entre eux ils se parlaient peu car ils se connaissaient peu. Ils habitaient bien le même petit village minier mais les Prigent y avaient fait souche, c’étaient des caldoches, tandis que Kamadja il y avait pas plus d’un an qu’il était sur le Caillou, ce qui faisait de lui un zoreil. Le père Prigent était comptable à la S.L.N (Société Le Nickel), c'était un homme plutôt petit qui avait du ventre et pas beaucoup de cheveux sur la tête quand la mère Prigent en imposait par son allure, son maintien, et une beauté étrangement préservée de cette chaleur humide qui avait la faculté de faire gonfler les gens comme des ballons auxquels on insufflerait de l’air chaud aussi que de ce soleil qui piquait la peau comme un marteau piqueur pique la terre, qui creusait des rides, qui enfonçait les yeux. La mère Prigent ressemblait à ses dames que l’on voit à la télé dans les films sur l’Indochine, trompant leur ennui dans leur propriété par une amabilité et un soin qui n’est pas coutume pour l’autochtone quand le plus grand des mépris ne les tient pas dans un cercle plus refermé et aristocratique; ce que Kouaoua ne pouvait pas offrir à madame Prigent. Kamadja sera invité à Nouméa par les Prigent qui devaient y avoir comme une résidence secondaire où il découvrira la fondue savoyarde. Qui aurait dit que c’était en Nouvelle-Calédonie et non pas en France que Kamadja goûterait pour la première fois de sa vie une fondue savoyarde. Il trouva madame Prigent plus à sa place à Nouméa qu'à Kouaoua, la capitale sied mieux à une grande dame. Quant au frère d’Hervé son côté artiste ou simplement parce qu'il était plus proche de sa mère lui avait ouvert les portes d’une radio locale où il amena Kamadja. Avec Hervé c’était sur un autre plan, un peu plus viril, que se disputait leur amitié, et sans doute aussi hautement symbolique. Il revoyait Hervé comme un coq perché sur son monticule de terre quand Kamadja avait pour mission de l’en déloger, mais Hervé avait de solides jambes sur lesquelles il se tenait bien campées et son menton qui était celui de quelqu’un d’affirmé ne trembla pas non plus sous les assauts répétés. Kamadja n’arrivera pas à l’ébranler, pas plus que cela n’arriva à ébranler leur amitié sinon plutôt à confirmer la place de chef qui lui était toute désignée.
Hervé se faisait de moins en moins causant au fur et à
mesure que le jour tombait, c’est qu’il était préoccupé mais, comme il s’était
attribué à la fois le rôle du chef et du guide, et qu’il ne voulait perdre ni l’un ni l’autre, il valait mieux qu’il se taise. Il s’arrêtait de plus en plus
souvent aussi, on aurait dit un chien à l’arrêt qui cherche sa piste, pour
repartir aussitôt, puis à nouveau s’arrêter, jusqu'à ce moment où il
ne s’arrêta plus et fila, les entraînant tous comme à ses trousses. Le sabre d’abattis était entre ses mains et il fallait
s’engouffrer aussitôt dans le passage qu’il ouvrait devant lui et qui ne
tarderait pas à se refermer derrière lui, ce qui fut sûrement la cause de
l’accident: le trop de précipitation qu’avait eu Kamadja a profiter de
la brèche. Le frère Prigent fermait la marche. La
hiérarchie entre frères était comme établie de longue date et Kamadja ne les vit jamais se disputer. A l’approche de la tribu et alors qu’elle
n’était pas encore en vue les frères Prigent se mirent à discuter sur ce qu’ils
feraient une fois arrivés ; de ce que Kamadja put comprendre, et ce
n’était pas qu’ils se parlaient en langue Kanak mais tout bas, comme
si la nature très dense aurait caché des espions invisibles, c'est qu’il fallait trouver la bonne personne
et qu’ils n’étaient pas sûr qu’elle fût là.
Kamadja vit soudain une tribu avec des cases et
des totems, sans ses baraquements en tôle ondulée qu’on peut apercevoir dans
les vallées où la civilisation est arrivée. Pas d’électricité. Il n'y avait pas de groupe
électrogène. Pas d’eau courante non plus. Mais on pouvait boire l’eau de la rivière. Ce
qu'ils firent. Puis ils remplirent leurs gourdes.
Quelqu’un se détachait du groupe des Kanak qui s’était formé à leur arrivée. C’était la bonne personne. Le troc pu avoir lieu. Hervé
eut l’attitude d’un chef et c’étaient comme deux chefs qui se recevaient. Le
soir ils dormiraient tous dans une case avec son totem et ses nattes. Ils n’auraient
pas non plus à ouvrir leurs boîtes de conserves. Kamadja en aurait presque oublié sa blessure
qu’il alla cependant laver à l'eau de la rivière comme il lui fut conseillé de le faire, ainsi que ses vêtements à un emplacement
qui faisait office de lavoir. On lui proposa aussi de mettre une feuille comme compresse sur cette plaie qui suppurait un peu. C'était à peu près tout ce dont il se souvenait et qu'avant de sombrer dans un sommeil profond et réparateur il eut une pensée pour la
mère Prigent qui devait décidément être une grande dame pour que sa renommée
atteigne un coin si reculé de la brousse calédonienne.
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