mercredi 6 mai 2020

L'envoutement

Kamadja avait deux vies comme tout le monde. La première vie ou vie obligée faisait que Kamadja voulu très tôt la quitter ce qu'il faisait sans doute avec plus d'insistance et d'opiniâtreté que la plupart des gens. Cette façon qu’il avait de s’absenter au milieu des autres était la seule façon qu’il avait trouvé jusque là pour vivre sa vie, la seconde vie, celle qu’on lui rendait impossible. Kamadja avait ainsi traversé ce que beaucoup appellent des épreuves mais dont il n’avait pas eu conscience sur le moment, car sur le moment il n’avait pas été présent. Pas autant en tout cas qu’on l’eût voulu, le stricte minimum, ce qu’on appelle faire acte de présence ou, pour être plus exact, Kamadja répondait à l’appel mais il n’était pas là sinon (ceci dit pour des fins théoriques et explicatives) dans son autre vie, la seconde vie. C’est d’ailleurs dans cette seconde vie qu’il s’appelait Kamadja. Les gens n’étaient simplement pas ce qu’ils montraient être, ni ne faisaient toujours ce qui leur convenait de faire ou ce qu’il eût été convenable qu’ils fassent, entendons dans la première vie. De cela Kamadja en avait eu très tôt conscience. Dans leur seconde vie ils redevenaient comme lui ce qu’ils étaient, et faisaient ce qui leur correspondaient de faire. Kamadja ne pouvait pas leur en vouloir d’avoir été différents dans la première vie qu’ils étaient comme lui obligés de vivre malgré eux. Kamadja les aimait et étaient alors simplement heureux avec eux quand une fois seul il les retrouvait comme il retrouvait son père, c’est-à-dire dans la seconde vie. Il était cependant rare qu’il y eût (on va dire pour la compréhension du monde de Kamadja) coïncidence entre la première vie et la seconde vie ce qui procurait à Kamadja une émotion très vive qui le faisait passer pour un gosse hypersensible, ce qu’il n’était pas en réalité, mais personne ne pourrait comprendre le caractère inouï de cette coïncidence qui lui mettait la larme à l’œil et Kamadja lui-même aurait eu bien du mal à l’expliquer. La grande timidité de Kamadja venait pourtant de là : quand il les voyait dans la première vie tel qu’ils lui apparaissaient dans la seconde vie Kamadja n’en croyait pas ses yeux et restait comme interdit et la larme à l'oeil.

Wayéméné Hélène, fille de Maré lui était apparue d'emblée dans la seconde vie sans que Kamadja ait eu pour autant, comme il avait l'habitude de le faire, a s'absenter de la première vie. On aurait dit qu’elle l’avait envoûté car le fait que Wayéméné Hélène lui apparaisse régulièrement dans la première vie telle que les autres ne lui apparaissaient que dans la seconde vie ne pouvait être que le résultat d’un sortilège. Elle n’était cependant pas un être imaginaire. Kamadja aurait été bien en mal de l’imaginer telle qu’elle était. Sa peau noire, ses cheveux crépus… On dit que l’imagination de l’homme ne peut pas le porter au-delà de ce qu’il connaît. Et sa voix ! Jamais Kamadja n’avait entendu une voix comme la sienne. Est-ce que cette voix était en train de muer ? Elle était pourtant bien réelle, du premier monde, mais Kamadja l’entendait comme procédant du second monde, celui où il aimait vivre. Wayéméné Hélène l’y avait rejoint, le savait-elle ? Souvent il avait essayé de le lui dire, puis il y avait renoncé devant la difficulté de l’entreprise : comment aurait-elle su qu’il y avait en elle deux vies en une, et que, comme Kamadja, elle était l’heureuse élue, c’est-à-dire appartenait comme lui et de plein droit à cette seconde vie, à ce second monde. Un autre lui aurait tout simplement dit qu’il l’aimait sans entrer dans toutes ces complications, mais auxquelles Kamadja croyait dur comme fer. Pour Kamadja ce n’était pas de l’amour à moins que l’amour soit cela : la rencontre de deux êtres dans ce second monde que pour la plupart seul l’amour permettrait de rejoindre, alors que Kamadja lui pouvait y être autant qu’il le voulait pourvu qu’on ne l’y empêcha pas, que la première vie qu’il appelait aussi la vie obligée ne l’y empêcha pas. Kamadja suspectait aussi Wayéméné Hélène d’y avoir autant que lui sinon plus ses entrées libres, et qu’ils se reconnaissaient entre eux comme pouvaient se reconnaître entre eux deux extraterrestres, dans la plus grande ignorance du commun des mortels. Wayéméné Hélène était la première de la classe, très bonne en français. Les livres étaient pour Kamadja des intercesseurs entre ce monde, le premier monde, et l’autre monde, le deuxième monde, ou entre cette vie, la vie contrainte, obligée, ou première vie, et la seconde vie voulue, désirée. Rien d’étonnant alors à ce que Wayéméné Hélène fut bonne en français, c’était bien là la preuve de son appartenance au même monde que lui et aussi la preuve qu’elle vivait de la même vie que lui. Evidemment, toutes ses choses n’étaient pas plus apparentes qu'évidentes, mais faisaient parties des choses invisibles et encore plus indicibles. C’est simple, quand Kamadja approchait Wayéméné Hélène il restait sans voix. Impossible de lui dire quoique ce soit. Quant à Wayéméné Hélène elle le fuyait, elle en avait peur. On aurait dit qu’elle craignait qu’il la trahisse, qu’il aille la dénoncer, qu’il aille dire à toute la classe de quel monde elle venait et que sa vraie vie n’était pas celle qu’ils croyaient, la vie obligée qu’ils menaient tous, tous ignorants qu’il puisse y en avoir une autre. Car si dans cette autre vie, la seconde vie, Kamadja les voyait c’était quand il n’était pas avec eux mais seul, tandis que Wayéméné Hélène quand il la voyait il était avec elle et l’y voyait comme si elle avait pu être à la fois dans cette vie et dans l’autre vie. Il n’y avait que Wayéméné Hélène et lui Kamadja capables de cela. S’il n’en avait pas été lui-même capable il se disait qu’à elle seule, par sa seule présence, elle lui aurait révélé l’existence de cette seconde vie et d’un bonheur possible en lui ouvrant les portes du second monde. 

Plus d’une fois cependant, Kamadja que le bus ramenait de Kouaoua et laissait devant l’entrée de l’internat, en remontant le long couloir qui devait le mener à son dortoir passait devant celui des filles où il croisait Hélène en compagnie de son amie Rosina. Elles chuchotaient toutes les deux sur son passage et c’était au tour de Kamadja de craindre qu’Hélène eût dit à son amie qui était Kamadja et à quel monde il appartenait, qu’elle l’eût dénoncé. Kamadja passait alors la tête haute ne voulant rien montrer de son émotion sinon qu’il savait être lui aussi dans la vie obligée, dans la première vie, dans celle de tout le monde, incognito et comme s’il n’y en avait pas eu d’autre, ce que savait si bien faire Hélène et sans doute que s'il l'avait connue plus longtemps, que si elle était devenue la femme de Kamadja, elle aurait appris à Kamadja a être lui aussi, et comme si de rien n'était, de ce monde, c'est-à-dire comme s'il n'y en eut pas d'autre, car Kamadja pensait maintenant que c'est ce que la femme apprend à l'homme: à être de ce monde. Et pour cela l'amour agit sur l'homme comme un sortilège, comme un envoutement, et Wayéméné Hélène avait envoûté Kamadja.

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