mardi 5 mai 2020

Le cow-boy


Kamadja interne au Lycée Lapérouse de Nouméa une fois l'année scolaire terminée se retrouva dans une colonie de vacances sur la Côte Ouest, c'est-à-dire loin de Kouaoua qui était sur la Côte Est et où habitaient ses parents. Kamadja devait être bien triste mais devant ces paysages de plaines sa tristesse aussi semblait s’aplanir. Une tristesse qui devait enfermer beaucoup de colère, et ce fut cette colère rentrée qui la première se répandit dans ces vastes étendues herbeuses à défaut de vallées encaissées et montagneuses pour la contenir plus longtemps. Les gens devaient ici sentir, penser, et vivre différemment que sur la Côte Est. C’était cette façon de sentir, de penser et de vivre dont, à la manière d’un petit animal, Kamadja était en train de s’imprégner. Comme le caméléon qu'il avait souvent vu prendre la couleur de l'endroit où il se trouvait il commencerait lui Kamadja à se confondre avec le paysage. Du moins à en prendre l'humeur car c’était surtout en son intérieur qu’il connaissait une étrange métamorphose. Elle ne pu toutefois opérer complètement, ni Kamadja aller jusqu’au bout de ladite métamorphose. C'est que le paysage s’était effacé pour laisser place à Leroy le tenant à bout de bras tandis qu’il frappait avec une rage impuissante dans le vide, Leroy qui pour le calmer envoyait de temps à autre sa tête cogner contre les armoires de l’étude à l'internat. Mais la fureur de Kamadja ne faisait que s'amplifier. L’aveuglement de la passion ne lui permettait pas de s'apercevoir que Leroy se sentait l’âme d’un bourreau fatigué. Mais maintenant qu'il était sur la Côte Ouest et qu'il repensait à Leroy il comprenait mieux. Leroy venait de la Côte Ouest, d’un paysage moins accidenté, moins tourmenté par ses monts et ses vallées, moins sauvage, que celui de la Côte Est; c'était celui des grands espaces où l’homme peut s’imposer plus facilement sur la nature, y laisser sa marque. Et c’est ce qu’il avait fait Leroy quand il s’était imposé à lui ou n'avait-il cherché qu'à le maitriser, et c’était au bout du lasso de ses longs bras de cow-boy de la Côte Ouest qu’il l'avait tenu à distance comme on tient une bête à cornes en attendant qu’elle se calme un peu. Mais Leroy était inquiet ou las, c’est qu’il ne se calmait toujours pas Kamadja. Il finit par le lâcher. Kamadja aurait voulu le tuer. Leroy évita une dernière encornade malgré le peu d’espace que lui laissaient les tables et les chaises de l’étude. Leroy était le champion de saut en hauteur de la classe. Il avait de la détente. Kamadja l’aurait admiré pour toutes ses qualités physiques s’il n’en avait pas été le souffre douleur. Leroy devait s’amuser avec lui comme on s’amuse avec un petit veau, pour tester sa bravoure et ses qualités de cow-boy de la Côte Ouest. Ce bref rappel de Leroy, le tenant à distance à la force du poignet et au bout du lasso de ses longs bras, s’il empêchait pour le moment Kamadja d’apprécier le paysage de la Côte Ouest il lui permit de saisir intuitivement le rapport qui pouvait exister entre les êtres vivants et leur milieu naturel. Kamadja comprit sans la comprendre ou comme il comprenait tout, c'est-à-dire de façon intuitive ou enfantine, ce qui faisait la force de la Côte Ouest ou la suprématie blanche ou caldoche de la Nouvelle-Calédonie. Non, ce n’était pas les ressources minières de la Côte Est, elle ne venait pas de la terre, il ne fallait pas l’extraire ; elle venait de tout ce qui habitait cette terre depuis des générations, de cette terre où il fallait soumettre, aux mieux élever, comme tous ces élevages qu'il y avait sur la Côte Ouest et pas sur la Côte Est ; quant à l’éducation que Kamadja plaçait au dessus de l'élevage c’était pour les gens de la ville, de la ville blanche, pour les zoreils et pas pour les caldoches, de Nouméa où ils n'étaient Leroy et lui Kamadja, que des internes, tous deux venaient de la brousse. Agité par ses pensées Kamadja avait du mal à retrouver son calme et si le paysage ne l’y avait aidé, où il pouvait allonger la foulée, délier le pas, et respirer, respirer encore, prendre le souffle léger des alizés, Kamadja aurait piqué une de ces colères dignes de son père ou du père Boussin ou du père Kabar, quand ils revenaient de la mine, quand ils avaient un peu trop bu de Heineken ou que l'air devenait irrespirable, étouffant de chaleur et de poussière, la poussière du nickel, et qu’ils allaient battre leurs femmes et leurs enfants, puis qui sait si pleurer après avec les chaudes larmes du repentir. Kamadja se trouvait sur une plage où l’herbe et le sable se mêlait, une baie si ouverte et si venteuse, une nature si clairsemée, et tout cela le dépaysait. La végétation elle-même s’en trouvait changée. Il fut cependant traversé par cette idée bizarre que cela lui correspondrait mieux et qu’il aurait pu être Leroy, et qu’il aurait pu être Leroy ne lui déplaisait pas. D’un coup il se sentit comme investit des forces de son bourreau et il aurait aimé se tenir à bout de bras et être cruel envers lui-même, envers tout ce qui en lui-même ne lui plaisait pas et surtout ses rages d'enfant battu. Il enviait Leroy pour son calme. Il enviait Leroy pour son calme et pour Rosina. Rosina avait comme Leroy de longues jambes bien galbées. Kamadja les avait vues quand elle se tenait en haut des marches des escaliers du Lycée Lapérouse avec son manou retroussé jusqu’aux hauts des cuisses, car Rosina était une fille des îles Loyautés. Rosina lui avait souri, mais Kamadja ne pouvait pas un instant imaginer qu’elle le préféra à Leroy. Leroy était un caldoche. Kamadja était un zoreil. Cela aussi Kamadja ne le voyait pas comme une différence qui jouerait en sa faveur. Et Kamadja était un zoreil qui habitait la brousse, pas une jolie villa de la ville blanche, tandis que Leroy était un caldoche de la Côte Ouest, un cow-boy avec de longues jambes de cow-boy habituées aux longues chevauchées. Puis, il était celui qui sautait le plus haut de la classe, faisant avec ses jambes de grands ciseaux. Tout cela trottait dans la tête de Kamadja qui n’arrivait pas à retrouver complètement son calme et ses esprits. Comme il aurait aimé être avec ses parents. Il ne serait rien resté de tous ces tourments et de tous ces souvenirs d'internat. Et il finirait par s’y faire à la Côte Est. Plonger au milieu des requins c’était un peu finalement comme être au milieu des bêtes et les tenir en respect au bout de la flèche du fusil harpon, c’était un  peu comme les tenir à distance, leur imposer le respect. Qui sait si Kamadja ne deviendrait pas à la longue un caldoche de la Côte Est. Certes, il ne ressemblerait pas à Leroy, chaque Côte avait ses caldoches, mais il ne démériterait pas d’être un caldoche de la Côte Est. Alors ils pourrait rendre visite à Leroy, une visite d’un caldoche à un autre caldoche, et ils parleraient ensemble du bon vieux temps où ils se chamaillaient un petit peu, pas plus que ça.

Le moniteur de la colonie commandait aux gamins de se mettre en rang, ça ne le changeait pas beaucoup de l’internat du Lycée Lapérouse, mais le rang allait s’étirer dans les grands espaces de la Côte Ouest et Kamadja aurait le temps de se demander si le moniteur était un zoreil comme lui ou un caldoche, et, s’il était un caldoche, est-ce qu’il était un caldoche de la Côte Ouest ou un caldoche de la Côte Est ? Il fallait que Kamadja s’occupe l’esprit pour ne plus penser à ses parents.

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