Kamadja interne au Lycée Lapérouse de Nouméa une fois l'année scolaire terminée se retrouva dans une colonie de vacances sur
la Côte Ouest, c'est-à-dire loin de Kouaoua qui était sur la Côte Est et où habitaient ses parents. Kamadja devait être bien triste mais devant ces paysages de plaines sa tristesse aussi semblait s’aplanir. Une tristesse qui devait enfermer beaucoup de colère, et ce fut cette colère rentrée qui la première se répandit dans ces vastes étendues herbeuses à défaut de vallées encaissées et montagneuses pour la contenir plus longtemps. Les gens devaient
ici sentir, penser, et vivre différemment que sur la Côte Est. C’était cette
façon de sentir, de penser et de vivre dont, à la manière d’un petit animal,
Kamadja était en train de s’imprégner. Comme le caméléon qu'il avait souvent vu prendre la couleur de l'endroit où il se trouvait il commencerait lui Kamadja à se
confondre avec le paysage. Du moins à en prendre l'humeur car c’était surtout en son intérieur qu’il
connaissait une étrange métamorphose. Elle ne pu toutefois opérer complètement, ni Kamadja aller jusqu’au bout de ladite métamorphose. C'est que le paysage s’était effacé pour laisser place à
Leroy le tenant à bout de bras tandis qu’il frappait avec une rage impuissante
dans le vide, Leroy qui pour le calmer envoyait de temps à autre sa tête cogner
contre les armoires de l’étude à l'internat. Mais la fureur de Kamadja ne faisait
que s'amplifier. L’aveuglement de la passion ne lui permettait pas de s'apercevoir que Leroy se sentait l’âme d’un bourreau fatigué. Mais maintenant qu'il était sur la Côte Ouest et qu'il repensait à Leroy il
comprenait mieux. Leroy venait de la Côte Ouest, d’un paysage moins accidenté,
moins tourmenté par ses monts et ses vallées, moins sauvage, que celui de la Côte Est; c'était celui des grands
espaces où l’homme peut s’imposer plus facilement sur la nature, y laisser sa marque. Et c’est ce qu’il avait fait Leroy quand il s’était imposé à lui ou n'avait-il cherché qu'à le maitriser, et c’était au bout du lasso de ses longs bras de cow-boy de
la Côte Ouest qu’il l'avait tenu à distance comme on tient une bête à cornes en attendant
qu’elle se calme un peu. Mais Leroy était inquiet ou las, c’est qu’il ne se calmait toujours pas Kamadja. Il finit par le lâcher. Kamadja aurait voulu le tuer. Leroy évita
une dernière encornade malgré le peu d’espace que lui laissaient les tables et
les chaises de l’étude. Leroy était le champion de saut en hauteur de la classe.
Il avait de la détente. Kamadja l’aurait admiré pour toutes ses qualités
physiques s’il n’en avait pas été le souffre douleur. Leroy devait s’amuser
avec lui comme on s’amuse avec un petit veau, pour tester sa bravoure et ses
qualités de cow-boy de la Côte Ouest. Ce bref rappel de Leroy, le tenant à
distance à la force du poignet et au bout du lasso de ses longs bras, s’il
empêchait pour le moment Kamadja d’apprécier le paysage de la Côte Ouest il lui
permit de saisir intuitivement le rapport qui pouvait exister entre les êtres
vivants et leur milieu naturel. Kamadja comprit sans la comprendre ou comme il comprenait tout, c'est-à-dire de façon intuitive ou enfantine, ce qui faisait la force de la
Côte Ouest ou la suprématie blanche ou caldoche de la Nouvelle-Calédonie. Non, ce n’était pas les ressources
minières de la Côte Est, elle ne venait pas de la terre, il ne fallait pas
l’extraire ; elle venait de tout ce qui habitait cette terre depuis des générations, de cette terre où il fallait
soumettre, aux mieux élever, comme tous ces élevages qu'il y avait sur la Côte Ouest et pas sur la Côte Est ; quant à l’éducation que Kamadja plaçait au dessus de l'élevage c’était pour les gens de
la ville, de la ville blanche, pour les zoreils et pas pour les caldoches, de Nouméa où ils n'étaient Leroy et lui Kamadja, que des internes, tous deux venaient de la brousse.
Agité par ses pensées Kamadja avait du mal à retrouver son calme et si le
paysage ne l’y avait aidé, où il pouvait allonger la foulée, délier le pas, et
respirer, respirer encore, prendre le souffle léger des alizés, Kamadja aurait
piqué une de ces colères dignes de son père ou du père Boussin ou du père
Kabar, quand ils revenaient de la mine, quand ils avaient un peu trop bu de
Heineken ou que l'air devenait irrespirable, étouffant de chaleur et de poussière, la poussière du nickel, et qu’ils allaient battre leurs femmes et leurs enfants, puis qui sait si pleurer après avec les chaudes larmes du repentir. Kamadja se trouvait sur une plage où l’herbe et le
sable se mêlait, une baie si ouverte et si venteuse, une nature si clairsemée, et tout cela le dépaysait. La végétation elle-même s’en trouvait changée. Il
fut cependant traversé par cette idée bizarre que cela lui correspondrait mieux et qu’il
aurait pu être Leroy, et qu’il aurait pu être Leroy ne lui déplaisait pas. D’un
coup il se sentit comme investit des forces de son bourreau et il aurait aimé se
tenir à bout de bras et être cruel envers lui-même, envers tout ce qui en
lui-même ne lui plaisait pas et surtout ses rages d'enfant battu. Il enviait Leroy pour son
calme. Il enviait Leroy pour son calme et pour Rosina. Rosina avait comme Leroy de longues jambes bien galbées. Kamadja les avait vues
quand elle se tenait en haut des marches des escaliers du Lycée Lapérouse avec son
manou retroussé jusqu’aux hauts des cuisses, car Rosina était une fille des
îles Loyautés. Rosina lui avait souri, mais Kamadja ne pouvait pas un instant
imaginer qu’elle le préféra à Leroy. Leroy était un caldoche. Kamadja était un
zoreil. Cela aussi Kamadja ne le voyait pas comme une différence qui jouerait
en sa faveur. Et Kamadja était un zoreil qui habitait la brousse, pas une jolie
villa de la ville blanche, tandis que Leroy était un caldoche de la Côte Ouest,
un cow-boy avec de longues jambes de cow-boy habituées aux longues chevauchées. Puis, il était celui qui sautait le plus haut de la classe, faisant avec ses jambes de grands ciseaux. Tout
cela trottait dans la tête de Kamadja qui n’arrivait pas à retrouver complètement son calme et ses esprits.
Comme il aurait aimé être avec ses parents. Il ne serait rien resté de tous ces
tourments et de tous ces souvenirs d'internat. Et il finirait par s’y faire à la Côte Est. Plonger au milieu des
requins c’était un peu finalement comme être au milieu des bêtes et les tenir en respect
au bout de la flèche du fusil harpon, c’était un peu comme les tenir à distance, leur imposer
le respect. Qui sait si Kamadja ne deviendrait pas à la longue un caldoche de
la Côte Est. Certes, il ne ressemblerait pas à Leroy, chaque Côte avait ses
caldoches, mais il ne démériterait pas d’être un caldoche de la Côte Est. Alors
ils pourrait rendre visite à Leroy, une visite d’un caldoche à un autre
caldoche, et ils parleraient ensemble du bon vieux temps où ils se
chamaillaient un petit peu, pas plus que ça.
Le moniteur de la colonie commandait aux gamins de se
mettre en rang, ça ne le changeait pas beaucoup de l’internat du Lycée Lapérouse,
mais le rang allait s’étirer dans les grands espaces de la Côte Ouest et
Kamadja aurait le temps de se demander si le moniteur était un zoreil comme
lui ou un caldoche, et, s’il était un caldoche, est-ce qu’il était un caldoche
de la Côte Ouest ou un caldoche de la Côte Est ? Il fallait que Kamadja
s’occupe l’esprit pour ne plus penser à ses parents.
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