De pensée personnelle aucune, pensait-il, se faisant moins
confiance à lui-même qu’aux autres, mais quelle avidité a allé glaner des
bribes de pensée à droite et à gauche, comme autant de matériaux disparates,
pour ne jamais construire la maison de l’homme qui habite sa pensée. S’il avait
à définir l’homme de son temps c’est ainsi qu’il le ferait, car c’était ainsi
qu’il se voyait. Quelle défiance vis-à-vis de soi-même qui ne conduisait
paradoxalement qu’à faire de temps à autre étalage de ce bric-à-brac de la
pensée qu’on appelle culture comme le ferait un marchand de foire. Pour en
construire sa maison aussi humble soit-elle il lui aurait fallu avoir un plan
et l’assurance qu’elle tienne debout, mais surtout l’envie d’y habiter,
peut-être que l’envie d’y habiter ne l’habitait pas, qu’il ne voulait pas
s’enfermer dans le cadre de ces pensées par lui seul édifiées, qu’il préférait vivre
dans le monde ouvert qui était celui de la pensée, car c’est ainsi qu’il la
définissait par nature. Mais sa pensée n’était-elle pas qu’un vaste terrain
vague où l’on pouvait y trouver toutes sortes de débris jonchant le sol que
tout au plus il se contenterait d’amasser avec la cupidité de l’avare quand il
n’aurait pas la prétention de vouloir « en jeter », c’est-à-dire d’en
montrer aux autres. C’est ainsi en tout cas qu’il les définissait ses
semblables, ou cupides ou vaniteux, mais tous habitant le terrain vague de leur
pensée. Il y avait bien parmi eux quelques architectes ou auteurs, la plupart
médiocres, mais construisant ce qu’il y avait de plus habitable à la pensée de
l’homme qui n’habitait qu’un terrain vague et se trouvait enfin un toit et des
fenêtres d’où voir le monde, lui donnant une certaine perspective, et bien
qu’elle ne soit pas la sienne il la faisait sienne au moins le temps de la
lecture où il se sentait comme à l’abri. C’était confortable parce que tout y
confortait sa pensée. Il ne pouvait en être autrement si tout avait été aménagé
à cette fin : il y retrouvait ses pensées bien assises, ce qui les
asseyait encore davantage. Mais il ne tarderait pas à en sortir, fermant la porte
derrière lui, qui n’était rien d’autre que la couverture du livre, et on appelle
réminiscences ce qu’il en reste et viendra joncher le sol du terrain vague de
sa pensée. Parce qu’il ne saura rien en faire. On ne lui a pas appris à bâtir
mais à habiter ce que l’on a bien voulu construire pour lui et il est comme ce
bernard l’hermite qui vient habiter des coquilles vides et chercherait à y
trouver l’âme du propriétaire, son atmosphère, sa pensée, comme s’il était lui-même
incapable de penser, comme s’il n’avait pas sa propre coquille, comme s’il
habitait un terrain vague.
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