samedi 2 mai 2020

Le terrain vague


De pensée personnelle aucune, pensait-il, se faisant moins confiance à lui-même qu’aux autres, mais quelle avidité a allé glaner des bribes de pensée à droite et à gauche, comme autant de matériaux disparates, pour ne jamais construire la maison de l’homme qui habite sa pensée. S’il avait à définir l’homme de son temps c’est ainsi qu’il le ferait, car c’était ainsi qu’il se voyait. Quelle défiance vis-à-vis de soi-même qui ne conduisait paradoxalement qu’à faire de temps à autre étalage de ce bric-à-brac de la pensée qu’on appelle culture comme le ferait un marchand de foire. Pour en construire sa maison aussi humble soit-elle il lui aurait fallu avoir un plan et l’assurance qu’elle tienne debout, mais surtout l’envie d’y habiter, peut-être que l’envie d’y habiter ne l’habitait pas, qu’il ne voulait pas s’enfermer dans le cadre de ces pensées par lui seul édifiées, qu’il préférait vivre dans le monde ouvert qui était celui de la pensée, car c’est ainsi qu’il la définissait par nature. Mais sa pensée n’était-elle pas qu’un vaste terrain vague où l’on pouvait y trouver toutes sortes de débris jonchant le sol que tout au plus il se contenterait d’amasser avec la cupidité de l’avare quand il n’aurait pas la prétention de vouloir « en jeter », c’est-à-dire d’en montrer aux autres. C’est ainsi en tout cas qu’il les définissait ses semblables, ou cupides ou vaniteux, mais tous habitant le terrain vague de leur pensée. Il y avait bien parmi eux quelques architectes ou auteurs, la plupart médiocres, mais construisant ce qu’il y avait de plus habitable à la pensée de l’homme qui n’habitait qu’un terrain vague et se trouvait enfin un toit et des fenêtres d’où voir le monde, lui donnant une certaine perspective, et bien qu’elle ne soit pas la sienne il la faisait sienne au moins le temps de la lecture où il se sentait comme à l’abri. C’était confortable parce que tout y confortait sa pensée. Il ne pouvait en être autrement si tout avait été aménagé à cette fin : il y retrouvait ses pensées bien assises, ce qui les asseyait encore davantage. Mais il ne tarderait pas à en sortir, fermant la porte derrière lui, qui n’était rien d’autre que la couverture du livre, et on appelle réminiscences ce qu’il en reste et viendra joncher le sol du terrain vague de sa pensée. Parce qu’il ne saura rien en faire. On ne lui a pas appris à bâtir mais à habiter ce que l’on a bien voulu construire pour lui et il est comme ce bernard l’hermite qui vient habiter des coquilles vides et chercherait à y trouver l’âme du propriétaire, son atmosphère, sa pensée, comme s’il était lui-même incapable de penser, comme s’il n’avait pas sa propre coquille, comme s’il habitait un terrain vague.

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