Ce ne sont pas les plus riches, les plus savants, les
plus intelligents, l’élite de la société, qui font la société telle qu’elle est
ou telle qu’il nous est donné de la connaître et d’y vivre ; mais les
moins riches, les moins intelligents, les moins savants. Et plus bas encore on trouve la lie de la société. Et c’est aussi et surtout sur elle que repose la
société. Que celui qui a été volé par elle s’étonne de n’avoir pas été ruiné.
Que celui qui a été battu par elle s’étonne de n’avoir pas été tué. Et chaque
jour que Dieu me prête vie je ne rends pas grâce à Dieu mais à la lie de la
société, car je m’étonne que le peu qu’il lui reste d’humanité permette que
l’humanité toute entière puisse sur elle reposer. Et quand je dis que ce n’est
pas trop que la prison pour eux, ce n’est pas que je dise que ce ne soit pas
assez, qu’il faudrait y ajouter la peine de mort, je dis que ce n’est pas assez
pour comprendre ce qui les tient et qu’il ne peut y avoir encore en eux quelque
idée de bien, quelque sens de l’humanité. Et c’est au nom de cela que l’on peut
réclamer à leur égard non pas plus de clémence, la société est bien trop
clémente, aussi clémente qu’elle est violente, on dirait qu’elle comprend le
mal d’autant qu’elle est le mal, la violence d’autant qu’elle est violente ;
mais de tolérance. La différence est grande et lourde de conséquences. Tandis
que la clémence s’exerce envers ceux qui ont commis le mal, déjà en soi
irréparable mais que la société voudrait par sa justice réparer ; la
tolérance s’exerce envers ceux qui se maintiennent, vaille que vaille, dans le
bien et sur lesquels par conséquent repose toute la richesse, tout le savoir,
toute l’intelligence, c’est-à-dire tout le bien de notre société. Il m’a
toujours étonné de constater que la pauvreté fasse plus pour la sagesse du
pauvre que la richesse pour la sagesse du riche. Que ne supporte le pauvre qui
ne ferait la révolte du riche, la moindre étincelle qui dans un foyer bourgeois
fomente la rébellion y est mouchée. On y apprend la soumission, l’assujettissement
à l’autorité, pas l’esprit de rébellion. On se tait. On écoute. Ceux-là même
qui ont tant reçu si ce n’est que des coups je m’étonnerais qu’ils ne cherchent
pas plus à les rendre si je ne savais mieux que ne le sait l’intolérant de
quelle matière ils sont fait : à tout prendre, à tout absorber, sans
jamais, sans presque jamais rien rendre, car il est, contrairement à ce que
l’on pourrait penser, petit le nombre de ceux qui peuplent nos prisons par
rapport à ceux qui seraient tout désignés par le sort, par leur existence, à
s’y retrouver. Mais c’est sur ce sol que repose la société toute entière qui
l’ignore, comme elle ignore qu’il tremble sous leur mépris et leur
intolérance propre à provoquer un tremblement de terre. Et ce que je sais c’est
ce que doive savoir les plus riches, les plus savants, les plus intelligents,
l’élite de la société, parce qu’il n’y pas comme la lie de la société pour en
appeler à l’élite de la société (avec la foi du charbonnier), parce qu’il n’y a
pas comme les moins riches, les moins savants, les moins intelligents, pour en
appeler à ouvrir plus de prisons et à rétablir la peine de mort, et c’est aussi
ce que l’on appelle l’intolérance.
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