Vous pouvez dire toutes les conneries que vous voulez,
les conneries ça n’intéresse personne même pas les cons, mais vous dites une
vérité, une seule vérité, et c’est comme s’ils l’a reniflaient tous depuis
longtemps, voilà le « nonos »
qu’ils attendaient tous, les voilà enfin récompensés de leur longue attente
émaillée de toutes les conneries que vous avez pu débiter jusque-là. Tenez, je
me suis surpris moi-même à dire des conneries, enfin par eux la révélation m’en
a été faite. Ils ne m’écoutaient pas. J’en ai eu marre alors de parler dans le
vide et j’ai dit tout ce que j’avais à dire, tout ce qu’on n’a tous à dire dans
ces moments-là où l’on ne nous écoute pas et qu’on appelle nos quatre vérités,
ce qui est beaucoup dire, car il n’y a rien de plus parcimonieux qu’un être
humain en matière de vérité ; peut-être leur en ai-je dit une et encore,
peut-être seulement que la moitié d’une ; et il faut voir avec quelle
avidité ils se sont jetés dessus, et je me suis dit qu’il y avait un bon bout
de temps qu’ils devaient l’attendre celle-là et que je n’avais pas honte de les
tenir ainsi affamés ou assoiffés de vérités, de leur faire tirer la langue. La
grosse avec ses lunettes et derrière ses lunettes ses yeux rieurs qui s’étaient subitement
arrêtés de rire parce qu’ils savaient que j’avais arrêté de déconner alors que
moi je ne le savais pas encore. Puis, il se l’ait ramené lui alors qu’il était
à la télé et qu’on aurait pensé que le bruit de la télé couvrait le bruit de
mes conneries habituelles, peut-être, mais les vérités sont plus criantes,
criantes de vérité. Je me suis rappelé alors du peu de fois où j’avais été
écouté et je crois que je pourrais les énumérer.
J’avais trop parlé ce jour-là, comme à mon habitude,
et je devais me trouver à court de conneries ou la mauvaise conscience, la
mauvaise conscience fait faire bien de mauvaises choses. C’était moi hier que
je lui dis. Le type, un costaud, un judoka. Et il venait de soulever une
barre chargée à 120 kilos au développé couché. La veille mon frère l’avait
allongé d’un seul coup de poing. Il était devant le Prisunic à vendre
l’humanité dimanche. Un seul coup de poing que je vous dit et dans ce seul coup
de poing il y avait toute la hargne, toute la mauvaise vie et toute la connerie
de mon frère, c’est toujours la connerie qui pèse le plus lourd et qui fait le
plus mal et qui finit par l’emporter, ça c’est moi qui vous le dit, moi qui
avait dû supporter la sienne de connerie à laquelle venait s’ajouter celle de son
père, enfin de mon père, et peser encore plus lourd. Et moi qui pensais qu’il
ne se relèverait pas de sitôt. Mais je vous l’ai dit, le type c’était un
costaud et il s’est relevé, puis il a coursé le frangin jusqu’à la bouche du
métro. J’arrivais derrière tout essoufflé. Le type, le costaud, le judoka, lui
a déboulé dessus, si bien qu’il a eut juste le temps de s’abaisser puis de se
relever aussi sec le frangin, et qu’il lui ait passé au-dessus, comme on passe
au-dessus d’un trampoline, pour se retrouver tout en bas des marches de
l’escalier. Il aurait pu se tuer. Eh bien non, c’était un costaud le type que
je vous dis et pour un judoka il ne devait pas en être à sa première chute et
les judokas ça n’apprend pas d’abord à chuter, n’est-ce pas ? J’ai fait un
an de judo et pendant cette année de judo devinez ce que j’ai appris : à
chuter. Mais les escaliers c’est pas comme le tatamis, c’est pas rembourré.
Enfin, il s’est relevé, j’avais mal pour lui, mais il était encore prêt à en
découdre. Mon frère en haut des escaliers reprenait à peine son souffle après
cette course poursuite et la charge sur son dos dont il venait de se
débarrasser.
C’est là que je me suis interposé. J’ai dit stop au
type, au costaud, au judoka, qui revenait à la charge. Sûrement que j’avais vu
trop de films à la télé. Que j’allais m’y mettre moi aussi sinon. Et
sans cesser de le regarder droit dans les yeux et le bras tendu en avant en
signe d’arrêt, tandis que de l’autre je poussais mon frère à battre en
retraite. C’était la veille. Aujourd’hui j’étais dans la salle de muscu et
devinez qui j’avais en face, mais il ne me remettait pas comme on dit et si je
ne l’y avais pas aidé on serait devenus les meilleurs amis du monde. Il avait
encore quelques ecchymoses, on en aurait pour moins que ça, mais cela ne
l’empêchait pas de les soulever les 120 kilos, lui il devait peser pas mal non
plus. Mais c’était un brave type et l’huma j’aimais bien aussi. C’est clair, on
choisit pas toujours de quel côté on se trouve. Le frangin y m’avait dit :
je vais te montrer. Le frangin il voyait que la muscu avait fait de moi une
bonne bête, mais ce qu’il ne savait pas c’est que c’était pour qu’il ne me
touche pas, pour qu’ils ne me touchent plus lui et le paternel. On appelle ça
de la dissuasion. Cependant, je ne l’appris que plus tard ce que c’était que la
dissuasion, comme que je faisais de la muscu pour faire de la dissuasion. Mais
je n’ai pas pu le dissuader à temps au frangin que déjà il lui avait filer le
coup de poing au judoka qui s’était retrouvé sur le cul qui n’est pas la
meilleure façon de chuter pour un judoka que je pensais, selon ce qu’il me
restait comme bases de judo. Le frangin il avait toujours été imprévisible.
Après aussi j’ai su que les chiens qui aboyaient c’étaient pas ceux qui
mordaient et, vis versa, que ceux qui mordaient ne prévenaient pas forcément en
aboyant. Pour faire simple, les plus méchants sont pas ceux qui aboient.
Maintenant mon père avait ces deux qualités : il aboyait puis il mordait,
il pouvait même faire l’inverse ou les deux en même temps. Allez savoir où est
la vérité dans tous ça.
Mon frère voulait donc me montrer ce qu’il savait
faire. Ça partait d’un bon sentiment. Comment lui en vouloir. C’est justement ce
que je me demandais, comment il pouvait donner un coup de poing à quelqu’un à
qui il n’avait aucune raison valable d’en vouloir ? Quand on se battait
lui et moi, pour ne pas dire quand il me battait, il pouvait bien avoir de
bonnes raisons. Mais là vraiment j’étais choqué comme on peut l’être devant un
acte gratuit. J’en avais envie de pleurer, j’étais une mauviette. Parce que
dans le monde de mon frère et moi il y avait les mauviettes et les durs.
Comment pourrait-on nous le reprocher, on n’avait pas dix huit ans, et on avait
été élevé à la dure tous les deux, et en
matière d’élevage c’était plutôt du dressage. Y a que quand on n’a été élevé à
la dure qu’on se révèle être une mauviette ou un dur. Au fond en vérité on est
tous les mêmes, mais cela aussi je ne le sus que plus tard. Mon frère il était
pas peu fier le pauvre de m’avoir montré ce qu’il savait faire et, croyez-moi, quand
je dis le pauvre j’ai mes raisons, mais moi devant l’énormité, la monstruosité
de la chose, j’avais plus qu’envie de chialer. Sa prunelle noire me regardait,
cherchait dans les yeux du grand frère le moindre signe de reconnaissance, je
lui souris, jamais il n’y eu en moi sourire plus triste et je crois qu’encore
aujourd’hui si l’on décèle dans mon sourire un brin de tristesse c’est qu’elle
remonte à ce temps là. Une mauviette, un tendre, ne peut pas s’empêcher d’aimer
son frère, de partager sa souffrance mais ce qu’elle fait de nous, toutes les
chenilles ne deviennent pas papillons, sa métamorphose, ce qu’elle fait de nous
ou ce que nous en faisons d’elle, that is the question I ask to you. Le
regard insoutenable de mon frère était le regard de l’horreur que je devais
soutenir si je n’étais pas une mauviette. Mais le lendemain c’était la
mauviette qui se trouvait face au brave type et qui cracha le morceau tellement
elle en avait sur le cœur la mauviette qu’elle aurait voulu l’embrasser et
qu’il leur pardonna à tous deux. C’était moi hier que je lui dis. Depuis
que je le voyais dans la salle de muscu on avait à peine échanger un mot ou
deux, et, en temps normal, il devait pas trop apprécier de m’entendre jacasser
comme une pie entre deux séries de développé couché, mais c’était que des
conneries et finalement les conneries c’est bien pardonnables et il n’était pas
homme à s’arrêter à des conneries.
Mais là j’avais lâché une vérité. Elle le frappa
aussitôt. Sans doute avec la même violence que le coup de poing du frangin. Et
il mit aussi un temps à s’en remettre. Mais comme je l’ai déjà dit, c’était un
costaud le type et il était prêt à se remettre de tout. Il s’en remit donc. Je
le vis dans la prunelle de ses yeux. La mauviette prit peur. Est-ce que j’allais
être un bon trampoline, m’abaisser devant la charge héroïque pour me relever
aussitôt ? Non, j’avais déjà les jambes qui flageolaient et j’étais comme
paralysé de peur au point de ne pouvoir plus dire un mot, ce qui pour un bavard
il faut le reconnaître est pour le moins inhabituel. Y avait aussi autre
chose : je connaissais le monde des durs et dans le monde des durs celui
qui l’ouvre trop c’est qu’il a peur, alors je la fermais. Dans ses yeux je vis
passer la même lueur mauvaise que dans le regard du frangin, et dans son
silence je sentis le même silence
pesant, chargé d’électricité qui au moindre mot pouvait s’enflammer. Ma
vérité, comme toutes les vérités qui ne sont pas bonnes à dire, je le voyais
bien lui faisait mal, très mal. J’ai toujours pensé que c’est ceux qui ont mal
qui font du mal aux autres et donc je pensais qu’il était prêt à m’en faire à
moi du mal. Il n’était plus question de mettre la main en avant, le bras tendu, et de
dire stop. Et tous ces muscles pour la dissuasion que valaient-ils face à celui
qui savait utiliser la force et le poids de son adversaire. Dans une situation
dramatique il n’y a pas plus dramatique que l’imagination, mon imagination
aussi jouait contre moi. Un chrétien aurait prié. Je n’avais pas non plus le
secours de la prière, encore moins l’esprit à m’agenouiller. Pourtant les
jambes me tremblaient et il n’aurait pas été difficile de les faire ployer.
Mais il su m’épargner. Et ce n’est pas la peur qui retint son bras vengeur. Il
avait compris. Nous étions deux alors à savoir combien la vérité pouvait être
lourde à porter et qu’aucun entraînement au monde ne pourrait nous en épargner
la charge, nous la rendre plus légère. C’est pourquoi les mauviettes finissent
toujours par la lâcher, mais lui il bronchait pas tandis que les bavards, les
affreux bavards comme moi, qui se perdent en paroles, qui voudraient refaire le
monde et réconcilier les inconciliables, ils peuvent dire toutes les conneries
qu’ils veulent, les conneries ça n’intéresse personne, même pas les cons, mais
qu’ils disent une vérité, une seule vérité…
NB. Ça se passe toujours de cette façon dans mes récits
avec les descriptions : c’est une fois le récit terminé que je me dis que
j’aurais pu y mettre quelques descriptions, faisant ainsi allégeance aux
nécessités du genre. Mais si c’était naturel les descriptions elles devraient
me venir naturellement les descriptions, que je me dis alors, et c’est ce qui
me fait réfléchir sur toutes ces descriptions dans le roman contemporain, parce
que si les paysages sont dans la nature il n’est pas pour autant naturel de les
décrire. A ce propos j’ai pour souvenir une lecture des nouvelles exemplaires
de Cervantes et d’avoir remarqué qu’il n’y avait pas ou presque pas de
descriptions dans ses nouvelles pourtant exemplaires. C’est sans doute venu
après, avec le réalisme et le naturalisme, avec Emile Zola et compagnie, après
ce serait devenu une habitude, ou plus ou moins entré dans les habitudes, et de
façon plus ou moins réussie, c’est un peu comme le peintre qui ferait son
entrée en littérature avec des portraits de personnages et des paysages, et je
me dis que je ferais bien de me plier à la règle et à ses usages, n’étant pas
Cervantes moi-même et me disant qu’en son siècle c’était encore excusable mais pas
en celui de l’image, du tout visuel.
Alors oui, j’aurais voulu mettre un peu de soleil dans
ce récit trop sombre, mais j’ai pas souvenir qu’il eût beaucoup brillé ce
jour-là, celui de l’agression, car comment l’appeler autrement, même si ma
place n’était ni celle de l’agressé ni celle de l’agresseur. Ce devait être,
maintenant que je fais un effort de mémoire, l'hiver à la tombée de la nuit. Et sans
doute pour que l’on ne s’imagine pas que ce soit une histoire créée de toute
pièce par une imagination maladive faut-il que je donne un lieu ou des lieux.
La bouche de métro en question c’était celle de la mairie de Clichy tout comme
la salle municipale, laquelle se trouvait être pas loin de l’hôpital Beaujon,
et tout cela doit s’y trouver encore à l’heure où j’en parle. Le Prisunic lui,
quand on était côté bouche du métro il suffisait de traverser l’avenue de
Clichy pour s’y rendre. Toujours de la circulation sur l’avenue et même un
dimanche (mais peut-être n’était-ce pas un dimanche, je le dis pour l’Humanité
dimanche) c’était se lancer au milieu des voitures car je n’ai pas souvenir de
passage piéton à cet endroit là ni de l’avoir emprunter pour emboîter le pas à
l’agresseur en fuite et à l’agressé à sa poursuite. Le lendemain dans la salle
et bien que ce fut en milieu de journée pas plus de lumière sinon celle des
néons. Et je crois que la lumière ou plutôt l’absence de lumière n’est pas
anodine, qu’elle est même pour quelque chose dans ce récit, quelque chose
d’indéfinissable que seul les peintres peuvent rendre dans leur peinture. Quand
au banc du développé couché c’était un banc avec à sa tête deux supports pour
la barre de 20 kilos qui allait de l’un à l’autre et qu’on chargeait de disques
en fonte, cette précision n’est pas inutile quand on sait que les machines de musculation
se substituent petit à petit aux poids et haltères et que leur disparition
coïncidera certainement avec une certaine ambiance que l’on pourrait appelé
pour le moins « prolo » ou « virile ». J’ai là aussi une
belle peinture de mœurs car il s’y ajoute différents portraits qui sont ceux
des rudes gaillards qu’on pouvait y rencontrer : il y avait par exemple le
turc qu’on disait, mais c’était trop facile, fort comme un turc et il l’était
le turc qui travaillait dans le bâtiment et habitait une chambre de bonne, pas
un bavard lui non plus mais j’avais échangé quelques mots gentils avec lui. Mais le turc pas plus que les deux magnifiques petits pédés dont l’un
venait en nœud papillon accompagné de son jeunot qui était à la fois un dandy
et un ange incarné et aussi celui qui aimait à répondre à tout ce qu’on pouvait
lui dire par c’est intrinsèque, c’est intrinsèque, mais non, décidément
non, ils ne pouvaient pas trouver place dans mon récit dont ils n’étaient ni de
près ni de loin les protagonistes. Ils n’avaient rien à y voir, les romans sont
des fourre tout, vous pouvez y mettre et y dire, et je m’arrêterais là, toutes
les conneries que vous voulez dans les romans pas dans mon récit où
reconnaissez-le on peut trouver déjà pas mal de conneries et très peu de
vérité, je m’en voudrais pourtant d’y ajouter toujours plus de conneries pour
toujours si peu de vérité.
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