Validerait l’idée de progrès de savoir les hommes
d’aujourd’hui plus savants que ceux d’hier. Il faudrait encore délimiter avec
précision quel hier il s’agit de comparer à quel aujourd’hui. Puis, de définir
les connaissances en question. S’agit-il de dire que l’homme est aujourd’hui
capable de fabriquer ou bien seulement d’utiliser plus de choses
qu’avant ? Ou bien s’agit-il encore de penser au nombre ou à la nature des
idées qui occuperaient l’esprit de nos contemporains et de trouver qu’elle a
considérablement augmentée en nombre autant qu’en qualité. Il faudrait donc
aller voir ce qui se passait dans le cerveau d’hommes qui ne sont plus de ce
monde pour savoir s’il s’y passait moins de choses et de moins bonne qualité
que dans le nôtre. Accroîtrait encore la difficulté de valider l’idée de
progrès si au lieu de s’en tenir exclusivement aux connaissances humaines on y
ajoutait celles des valeurs morales et qu’on voulait répondre à la question de
savoir si l’homme d’aujourd’hui est meilleur que l’homme d’hier ? Seul
donc le progrès technique est mesurable, quantifiable. On ne peut parler que de
progrès technique.
Cependant, quand les extraterrestres demandèrent au Rapporteur comment les hommes vivaient le progrès, et cela sans préciser de quel progrès
ils parlaient, le Rapporteur n’eut pas l’ombre d’une hésitation pour leur
répondre, car pour lui comme pour les hommes il n’y avait qu’un seul progrès et
c’était celui dont ils voyaient les richesses s’étaler devant leurs yeux. Les
hommes vivaient donc très bien le progrès, d’après le Rapporteur. Et si
certains boudaient leur plaisir aucuns ne le refusaient. A-t-on jamais vu un héritier
refuser son héritage ? Tous s’en accommodaient plutôt bien que mal. Tous
n’étaient pas non plus sans en tirer une certaine fierté qui les faisait
considérer ceux qui n’en bénéficieraient pas autant qu’eux, rien de moins que
comme des primitifs. Le sentiment de supériorité qu’ils pouvaient en effet
développer les uns par rapport aux autres résultait uniquement du fait que le
progrès n’ait pas également profité à tous. Comme il y en avait les
bénéficiaires il y avait aussi ceux qui en faisaient les frais. Mais, poursuivit
le Rapporteur, les hommes soignaient leur mauvaise conscience en se disant que
de toute façon on ne peut pas arrêter le progrès. C’était un avis partagé, une
idée reçue, c’est-à-dire une de ces idées si communément admise parmi les
hommes que personne ne se risquerait à revenir dessus sans encourir le blâme de
tous les autres. Chacun faisait plutôt l’acquisition de la dernière nouveauté
technologique. Et les encouragements des gouvernants ne manquaient pas quand
une aide n’était pas apportée dans cette course au progrès où il ne fallait
surtout pas se faire distancer. Car à cette idée de progrès s’ajoutait celle
d’aller de l’avant, ou, plus précisément, l’on pourrait parler d’une
association d’idées. Ainsi, quand on parlait de progrès on ne pouvait parler
que d’aller de l’avant et, quand on parlait d’aller de l’avant on ne pouvait
parler que de progrès ; à tel point qu’il suffisait de parler de progrès.
Ce qui faisait, poursuivit le Rapporteur, que l’idée de progrès était parmi les
hommes plus forte que l’idée de justice et aussi que l’idée de liberté, idées
qui toutes deux avaient connues leur heure de gloire, mais qui alors étaient assujetties
à l’idée de progrès qui régnait en maître incontesté. Puis le Rapporteur en
conclut que l’idée de progrès faisait plus de mal que le progrès lui-même et
que peut-être quand elle ne recevrait plus une si forte adhésion de tous les
hommes on pourrait commencer à parler de progrès, bien que l’on n’en parlerait
alors beaucoup moins, or il n’avait jamais entendu parler que de progrès. Le
Rapporteur déclara enfin que les hommes commençaient à s’interroger sur la
nature du progrès quoique sans pouvoir pour autant en changer le cours, et que
les plus clairvoyants voulaient seulement en freiner la marche en avant, car
(et le Rapporteur en rapportait les propos) ils disaient aller droit dans le
mur. Mais, ponctua le Rapporteur, en leur grande majorité c’est encore au
progrès que les hommes pensaient devoir leur salut, car l’idée de progrès avait
pour les hommes remplacer l’idée de Dieu et ils avaient cessé d’invoquer la
toute puissance de Dieu pour invoquer la toute puissance du progrès.
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