lundi 13 avril 2020

Le Rapporteur (et ce qu'il dit de l'idée de progrès)


Validerait l’idée de progrès de savoir les hommes d’aujourd’hui plus savants que ceux d’hier. Il faudrait encore délimiter avec précision quel hier il s’agit de comparer à quel aujourd’hui. Puis, de définir les connaissances en question. S’agit-il de dire que l’homme est aujourd’hui capable de fabriquer ou bien seulement d’utiliser plus de choses qu’avant ? Ou bien s’agit-il encore de penser au nombre ou à la nature des idées qui occuperaient l’esprit de nos contemporains et de trouver qu’elle a considérablement augmentée en nombre autant qu’en qualité. Il faudrait donc aller voir ce qui se passait dans le cerveau d’hommes qui ne sont plus de ce monde pour savoir s’il s’y passait moins de choses et de moins bonne qualité que dans le nôtre. Accroîtrait encore la difficulté de valider l’idée de progrès si au lieu de s’en tenir exclusivement aux connaissances humaines on y ajoutait celles des valeurs morales et qu’on voulait répondre à la question de savoir si l’homme d’aujourd’hui est meilleur que l’homme d’hier ? Seul donc le progrès technique est mesurable, quantifiable. On ne peut parler que de progrès technique.

Cependant, quand les extraterrestres demandèrent au Rapporteur comment les hommes vivaient le progrès, et cela sans préciser de quel progrès ils parlaient, le Rapporteur n’eut pas l’ombre d’une hésitation pour leur répondre, car pour lui comme pour les hommes il n’y avait qu’un seul progrès et c’était celui dont ils voyaient les richesses s’étaler devant leurs yeux. Les hommes vivaient donc très bien le progrès, d’après le Rapporteur. Et si certains boudaient leur plaisir aucuns ne le refusaient. A-t-on jamais vu un héritier refuser son héritage ? Tous s’en accommodaient plutôt bien que mal. Tous n’étaient pas non plus sans en tirer une certaine fierté qui les faisait considérer ceux qui n’en bénéficieraient pas autant qu’eux, rien de moins que comme des primitifs. Le sentiment de supériorité qu’ils pouvaient en effet développer les uns par rapport aux autres résultait uniquement du fait que le progrès n’ait pas également profité à tous. Comme il y en avait les bénéficiaires il y avait aussi ceux qui en faisaient les frais. Mais, poursuivit le Rapporteur, les hommes soignaient leur mauvaise conscience en se disant que de toute façon on ne peut pas arrêter le progrès. C’était un avis partagé, une idée reçue, c’est-à-dire une de ces idées si communément admise parmi les hommes que personne ne se risquerait à revenir dessus sans encourir le blâme de tous les autres. Chacun faisait plutôt l’acquisition de la dernière nouveauté technologique. Et les encouragements des gouvernants ne manquaient pas quand une aide n’était pas apportée dans cette course au progrès où il ne fallait surtout pas se faire distancer. Car à cette idée de progrès s’ajoutait celle d’aller de l’avant, ou, plus précisément, l’on pourrait parler d’une association d’idées. Ainsi, quand on parlait de progrès on ne pouvait parler que d’aller de l’avant et, quand on parlait d’aller de l’avant on ne pouvait parler que de progrès ; à tel point qu’il suffisait de parler de progrès. Ce qui faisait, poursuivit le Rapporteur, que l’idée de progrès était parmi les hommes plus forte que l’idée de justice et aussi que l’idée de liberté, idées qui toutes deux avaient connues leur heure de gloire, mais qui alors étaient assujetties à l’idée de progrès qui régnait en maître incontesté. Puis le Rapporteur en conclut que l’idée de progrès faisait plus de mal que le progrès lui-même et que peut-être quand elle ne recevrait plus une si forte adhésion de tous les hommes on pourrait commencer à parler de progrès, bien que l’on n’en parlerait alors beaucoup moins, or il n’avait jamais entendu parler que de progrès. Le Rapporteur déclara enfin que les hommes commençaient à s’interroger sur la nature du progrès quoique sans pouvoir pour autant en changer le cours, et que les plus clairvoyants voulaient seulement en freiner la marche en avant, car (et le Rapporteur en rapportait les propos) ils disaient aller droit dans le mur. Mais, ponctua le Rapporteur, en leur grande majorité c’est encore au progrès que les hommes pensaient devoir leur salut, car l’idée de progrès avait pour les hommes remplacer l’idée de Dieu et ils avaient cessé d’invoquer la toute puissance de Dieu pour invoquer la toute puissance du progrès.

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