Le Rapporteur dit d’emblée aux extraterrestres qu’ils
n’attendent pas de lui qu’il leur fasse un traité sur la nature des sentiments
humains et que ce qu’il leur pouvait rapporter n’était sûrement que la partie
visible de l’iceberg, la seule qu’il ait pu observer à loisir. Les
extraterrestres qui comptaient plus sur son ignorance, et ici on pourrait aussi
parler d’innocence, comme gage de véracité, lui répondirent qu’ils se
contenteraient de ce qu’il avait pu voir et de ce qu’il avait pu entendre de la
bouche des hommes.
Sur ce le Rapporteur rapporta qu’il n’avait vu et
entendu parler que d’amour bien qu’il y eut à son avis trois types
d’amour : l’amour entre les parents et les enfants, l’amour entre les
hommes et les femmes, et enfin l’amour entre les hommes, celui qui recevait le
nom d’amitié ; car ils pouvaient aussi y avoir des hommes qui s’aiment
comme s’aiment des hommes et des femmes, mais ça c’était une autre histoire
qui, quoique aussi ancienne que les autres, n’avait reçu qu’une reconnaissance
tardive et qui était bien trop compliquée, tant elle semblait troubler les
genres jusqu’à les confondre, pour qu’il puisse l’aborder aussi simplement
qu’il le voudrait. Les extraterrestres pour qui les choses n’étaient pas
simples, comme pour qui n’a rien vu ni rien entendu, et doit tout voir et tout
entendre, comme les yeux d’un autre ont vu, et comme les oreilles d’un autre
ont entendu, le remercièrent de cette intention à leur égard. En effet, il ne
voulait pas les emmener en eaux troubles, et ceci d’autant, précisa le
Rapporteur, que les sentiments humains n’étaient pas purs dans le sens où ils
n’étaient pas sans mélange.
Ainsi, ce qui avait le plus séduit son regard et
charmer ses oreilles étaient les paroles d’une mère à son enfant, mais il y
avait vu mêler de la tendresse et de l’autorité ; et ne saurait dire si
l’enfant répondait à cette tendresse ou à cette autorité, mais que c’était ce
que les adultes appelaient l’éducation qu’une autorité sèche, dénuée de
tendresse, vouait à l’échec, tout comme ce qui pouvait transpirer d’amour sans
une pointe d’autorité, c’est-à-dire de fermeté, pouvait gâter le fruit. Et, si
le Rapporteur avait vu beaucoup de fruits se pourrir avant d’arrivés à
maturation, les hommes lui avaient pourtant assuré qu’il n’en avait pas toujours
été ainsi, et que l’éducation qu’ils donnaient à leurs enfants n’était pas
celle qu’ils avaient eux-mêmes reçue. Le Rapporteur s’étonnait en effet de voir
des hommes et des femmes si durs se montrer si tendres envers leurs enfants,
et considéra qu’ils n’étaient peut-être
pas si durs mais qu’ils ne leur restaient plus de tendresse pour les autres.
Comme les extraterrestres montraient des signes de ne pas comprendre le
Rapporteur précisa que la tendresse était une des multiples formes que pouvait
prendre l’amour pour s’exprimer et en l’occurrence la plus adéquate entre
parents et enfants.
Quant à ce qui concernait l’amour entre les hommes et
les femmes il en allait autrement. Love affair
lui semblait mieux convenir pour parler d’amour entre hommes et femmes
où se mariait le sentiment à la raison, pour ne pas dire à l’intérêt, bien que
cela ne fut pas toujours conscient mais si visible quand on trouvait un homme
d’âge mûr avec une femme jeune. Plût-il à la femme d’en faire autant qu’on
l’appela une cougar et le Rapporteur rapporta que ce phénomène était encore
nouveau et mal accepté quand il séjourna sur terre parmi les hommes, et que,
bien que les femmes ne s’en vantent pas, pas plus qu’elles ne le revendiquent,
il témoignait à lui seul de l’émancipation des femmes et signifiait que l’homme
aussi pouvait être traité comme un objet sexuel. C’est que l’amour entre homme
et femme n’était pas non plus qu’une affaire de sentiments mais aussi de sexe. Le sexe semblait d’ailleurs
prévaloir sur les sentiments au point que si un homme et une femme
s’accouplaient, ou plutôt copulaient, on parlait d’amour comme dans les films
d’amour on pouvait voir des couples faire l’amour, ce qui était comme montrer à
l’image ce que les hommes et les femmes se disaient de moins en moins, ou
trouvaient de moins en moins l’envie, le temps et la manière de se le dire.
Mais là aussi le Rapporteur avait entendu que cela n’avait pas toujours été le
cas. C’est que ce que ses yeux pouvaient voir ses oreilles ne l’entendaient pas
toujours et vice-versa : il pouvait entendre parler d’amour quand ils ne
voyaient que des hommes et des femmes qui se faisaient l’amour, et il n’aurait
su dire si ces hommes et ces femmes qu’ils voyaient s’aimer s’aimaient. Si le
Rapporteur n’y voyait lui-même pas très clair dans tout çà c’est parce qu’il
n’y avait rien de très clair dans tout çà, c’est-à-dire de très pur, mais un
mélange de sexe, de sentiments, et
d’intérêt, comme quoi on ne pouvait pas tout rapporter au sentiment, pas plus
qu’au sexe, pas plus qu’à l’intérêt. Les extraterrestres sentirent combien ce
que le Rapporteur leur rapportait était loin de ce qu’ils avaient pu lire sur
l’amour entre les hommes et les femmes et ne purent s’empêcher d’avoir un petit
pincement au cœur. Ils lui demandèrent alors de leur parler de l’amitié des
hommes, cette autre forme d’amour qu’ils pourraient, pensaient-ils, considérer
comme plus pur, parce qu’il ne s’agissait plus de la rencontre de deux corps mais
seulement de deux esprits. Le Rapporteur allait vite les détromper.
Lors de son séjour parmi les hommes il lui fallait
reconnaître qu’il avait lui-même souvent donné dans l’amitié et s’était tout
aussi souvent étonné de s’entendre parler d’un ami sans que cela ne lui fût
expressément demandé. Le Rapporteur avait pu par la suite vérifier qu’aucun
homme de ceux qu’il connaissait ne manquait à la règle de tirer à tout propos
parti et fierté d’un ami ou personne de sa connaissance dont ils se disaient
l’ami, ce qui restait sûrement à prouver… à moins que l’amitié. Il en conclut
en effet que la raison principale ou cause de toute amitié devait être la
fierté qu’on n’en pouvait retirer, et qu’il n’était pas de grande amitié qui ne
parla de personnes dignes d’amitié. Mais il ne fallait pas entendre par
personne digne d’amitié quelqu’un capable d’éprouver au plus fort ce sentiment
ou d’en témoigner le plus grandement, sinon bien quelqu’un dont on pu tirer de
le connaître la plus grande fierté, et qui pu à son tour tirer de nous
connaître la plus grande fierté. Les amis se doivent d’abord d’être
présentables. Ils sont un faire-valoir. Et celui qui vient à déchoir… Le
Rapporteur n’était pas sans rapporter de nombreux cas d’amis, que non pas une
femme avait séparé comme on a trop tendance à le croire et à le dire, mais un destin
contraire, qui en favorisant l’un avait défavorisé l’autre. Que le destin
pouvait être injuste et faire de tort à l’amitié, quand les femmes elles
s’accommodaient toujours avantageusement d’une belle amitié, car plus l’amitié
était belle plus elle était le fruit de deux beaux partis que les femmes
n’étaient pas sans ignorer ni sans apprécier. C’était plutôt le genre d’amitié
qu’elles encourageaient quand elles ne décourageaient pas l’autre par trop
inégale et peu reluisante. Il ne fallait donc pas chercher plus de pureté dans
l’amitié que dans les autres sentiments ou amours qui pouvaient lier entre eux
les hommes. D’ailleurs, de l'aveu des hommes eux-mêmes le Rapporteur tenait dans quelle
confusion de sentiments ils se sentaient quand ils éprouvaient de l’amour, que
ce soit pour leurs enfants, comme pour leurs femmes, ou un autre homme qu’ils
appelaient un ami. Voilà bien le témoignage rendu d’un mélange qui ne peut être
défait sans que le sentiment lui-même ne soit défait. Le Rapporteur rapporta
aussi qu’il avait bien rencontré des hommes sans femme et sans amis, mais
jamais d’hommes qui eurent une femme et pas d’amis, sans que l’on pu dire pour
autant si c’étaient les amis de l’homme ou de la femme avant qu’ils ne se
séparent. Et que celui des deux qui perdait (parce qu’il y a toujours un
gagnant et un perdant dans ces histoires d’amour) perdait aussi ses amis.
Les extraterrestres ne voulurent pas en savoir
davantage sur l’amour des hommes et la pureté de leurs sentiments et le firent
ainsi savoir au Rapporteur qu’ils remercièrent d’un sourire contrit qui disait
beaucoup de leur déconvenue comme de l’idée qu’il s’était faite des hommes à
partir de ce qu’ils en avaient appris par les livres. Les extraterrestres
commencèrent même à regretter et à se reprocher d’y avoir envoyé le Rapporteur.
Quelqu’un de plus savant aurait vu les hommes avec d’autres yeux et les aurait
entendu avec d’autres oreilles, donnant aux leurs une image et un son différent,
ô combien plus plaisant, à voir et à entendre.
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