lundi 6 avril 2020

Le Rapporteur (et ce qu'il dit de la liberté de penser des hommes)


Les extraterrestres curieux de savoir si cette liberté de pensée qu’ils avaient trouvé dans les livres se retrouvait chez les hommes furent surpris le la réponse que leur fit le Rapporteur. Il n’y avait pas de liberté de pensée parmi les hommes mais bien une institution qui était l’institution du livre et qui comme toute institution était seule autorisée à penser. Fort de cette institution les hommes ne s’autorisaient à penser qu’à partir d’elle. Ils reconnaissaient en elle des maîtres à penser. Certains pouvaient finir par s’affranchir de ces maîtres à penser devenant du même coup eux-mêmes pour les autres des maîtres à penser, mais ne faisant par-là que perpétrer cette esclavage ou dépendance de la pensée. Quand il eut été plus simple et plus rapide et plus logique de commencer par penser par soi-même plutôt que de commencer à penser  à partir des autres avant de penser à partir de soi. Le Rapporteur communiqua à ce propos aux extraterrestres les ordres contradictoires que les hommes recevaient qui étaient à la fois de lire  et celle de penser par soi-même, quand lire revenait à penser ce qu’un autre avait pensé, la pensée qu’il voulait leur communiquer. Et les hommes se comportaient en lecteurs, c’est-à-dire comme s’ils ne pouvaient pas penser par eux-mêmes, comme s’ils avaient besoin pour penser des béquilles de la pensée que d’autres leur offraient. Et souvent pour donner autorité à ce qu’ils disaient par une citation ils faisaient référence à quelqu’un qui avait autorité à penser. Mais cela allait plus loin, ponctua le Rapporteur. Ce n’était pas quelques idées nouvelles ni une façon différente de penser que les hommes allaient chercher chez ceux qui avaient autorité à penser, sans quoi cela aurait été justifiable et profitable à tous, mais plutôt ce qu’ils pensaient, et comme on ne peut trouver autre chose que ce que l’on cherche ils le trouvaient. Et ils le trouvaient d’autant plus facilement que ceux qui étaient autorisés à penser ne s’autorisaient néanmoins pas à penser autre chose que ce que les hommes pensaient qui étaient ce que les hommes cherchaient à trouver. C’est seulement pour cela que l’on pouvait parler de la pensée d’une époque qui était comme de dire ce que tout le monde pensait à une époque et dont les livres rendaient compte. Combien alors les hommes se seraient économisés de temps et d’efforts à ne lire que dans leurs pensées, le risque était cependant à éviter que leurs pensées furent différentes de la pensée autorisée. En effet, les pensées différentes de la pensée autorisée seule la pensée autorisée elle-même pouvait s’autoriser à  les penser, mais elle ne le faisait pas alors sans souffrir le discrédit et la perte immédiate de ses lecteurs et de se voir alors désavouée comme autorité à les représenter.  C’est qu’en matière de pensée avait aussi autorité la loi de la majorité qu’on appelait, dit le Rapporteur fier de rapporter les propos des hommes, la majorité bien pensante. Qui penserait contre cette majorité bien pensante serait maudit. Ainsi celui qui dirait que comme celui qui a besoin de béquilles pour marcher a besoin de livres pour penser celui qui ne peut pas penser par lui-même. Quand l’avis de tous est que l’on ne peut pas faire l’économie d’une histoire de la pensée. Quand il n’y a personne pour dire pourquoi s’encombrer l’esprit de tout ce fatras de la pensée plutôt que de partir de l’état actuel des choses tel qu’un esprit neuf et avisé pourrait les sentir, les percevoir, les exprimer. N’est-ce pas ici encore la plus grande difficulté des hommes que de s’affranchir de tout ce qui les a précédé ? Cependant, et si ce n’est pas là qu’il faut la chercher ou la trouver, il y a une raison majeure à cette absence de liberté de pensée chez les hommes, dit le Rapporteur, marquant une pause. Les extraterrestres l’encouragèrent à poursuivre.

Cette raison majeure, reprit le Rapporteur, c’est la foire des opinions qui est une foire d’empoigne, personne ne laissant l’autre s’exprimer, personne ne reconnaissant à l’autre le droit de penser. Car ce que les hommes appellent opinion n’est rien d’autre que la pensée qu’ils dénigrent comme pensée, qu’ils ne veulent pas reconnaître comme pensée, et, comme toujours, ils sont trahis par leur propre langage quand ils disent : je ne pense pas comme toi qui est ce qu’ils se disent quand ils échangent leurs opinions ou points de vue sur une même question. Parce qu’il ne pense pas comme l’autre l’homme veut que l’autre se taise et l’écoute. Pour qu’une pensée soit entendue il fallait donc lui donner une autorité. On appela alors opinions tout ce qui n’était pas pensée autorisée et que l’on ne cherchait même plus à discuter, à contester, ayant jeté au préalable sur elle le discrédit absolu et de tous. Quand exprimer son opinion ne revient à rien d’autre qu’à exprimer sa pensée, toute pensée étant par ailleurs subjective et son objectivité que prétendue, mais c’est cette prétendue objectivité qui lui donne autorité ou  dont se prévalent parfois ceux qui ont autorité à penser. Quand ce n’est pas la nature des propos tenus qui donnent autorité à la pensée, la pensée ne trouve pas son autorité en elle-même, mais dans celui qui la profère. Ceux qui ont autorité à penser, rapporta le Rapporteur, sont titrés et reçoivent des prix et leur pensée a autant d’autorité sur les hommes qu’ils ont de titres et reçus de prix. On ne lira pas davantage celui qui écrit sans avoir autorité pour le faire, c’est-à-dire celui qui n’aura pas de titres ou reçu de prix, comme autant de reconnaissances de cette autorité à penser, qu’on n’écoute celui qui parle, ne faisant qu’exprimer son opinion à laquelle aucune autorité n’est reconnue, n’étant même pas reconnue comme pensée. C’est pourquoi, rapporta le Rapporteur, on ne pourra dire qu’il n’y ait de liberté de pensée parmi les hommes tant  que les uns ne seront considérés comme ne pouvant exprimer qu’une opinion qui serait comme une sous pensée, tandis que les autres recevraient autorité à penser, non pas en fonction de ce qu’ils pensent, mais de tout ce qui, extérieur à cette pensée, vient affirmer et consolider cette pensée, leur donner autorité à penser. C’est que les hommes ont perdu depuis longtemps foi en la pensée, en ce qu’une pensée par elle-même, par sa seule force, sa seule puissance, puisse faire autorité sur les hommes. Ou serait-ce le contraire, une certaine défiance envers la pensée, qu’à donner le droit de penser à tous, les hommes prendraient le risque qu’une pensée qui ne soit pas la pensée du plus fort s’impose d’elle-même à tous.

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