Les extraterrestres curieux de savoir si cette liberté
de pensée qu’ils avaient trouvé dans les livres se retrouvait chez les hommes
furent surpris le la réponse que leur fit le Rapporteur. Il n’y avait pas de
liberté de pensée parmi les hommes mais bien une institution qui était
l’institution du livre et qui comme toute institution était seule autorisée à
penser. Fort de cette institution les hommes ne s’autorisaient à penser qu’à
partir d’elle. Ils reconnaissaient en elle des maîtres à penser. Certains pouvaient
finir par s’affranchir de ces maîtres à penser devenant du même coup eux-mêmes
pour les autres des maîtres à penser, mais ne faisant par-là que perpétrer
cette esclavage ou dépendance de la pensée. Quand il eut été plus simple et
plus rapide et plus logique de commencer par penser par soi-même plutôt que de
commencer à penser à partir des autres
avant de penser à partir de soi. Le Rapporteur communiqua à ce propos aux
extraterrestres les ordres contradictoires que les hommes recevaient qui
étaient à la fois de lire et celle de
penser par soi-même, quand lire revenait à penser ce qu’un autre avait pensé,
la pensée qu’il voulait leur communiquer. Et les hommes se comportaient en
lecteurs, c’est-à-dire comme s’ils ne pouvaient pas penser par eux-mêmes, comme
s’ils avaient besoin pour penser des béquilles de la pensée que d’autres leur
offraient. Et souvent pour donner autorité à ce qu’ils disaient par une
citation ils faisaient référence à quelqu’un qui avait autorité à penser. Mais
cela allait plus loin, ponctua le Rapporteur. Ce n’était pas quelques idées
nouvelles ni une façon différente de penser que les hommes allaient chercher
chez ceux qui avaient autorité à penser, sans quoi cela aurait été justifiable
et profitable à tous, mais plutôt ce qu’ils pensaient, et comme on ne peut
trouver autre chose que ce que l’on cherche ils le trouvaient. Et ils le
trouvaient d’autant plus facilement que ceux qui étaient autorisés à penser ne
s’autorisaient néanmoins pas à penser autre chose que ce que les hommes pensaient qui étaient ce que les hommes cherchaient à trouver.
C’est seulement pour cela que l’on pouvait parler de la pensée d’une époque qui
était comme de dire ce que tout le monde pensait à une époque et dont les
livres rendaient compte. Combien alors les hommes se seraient économisés de
temps et d’efforts à ne lire que dans leurs pensées, le risque était cependant
à éviter que leurs pensées furent différentes de la pensée autorisée. En effet,
les pensées différentes de la pensée autorisée seule la pensée autorisée
elle-même pouvait s’autoriser à les penser,
mais elle ne le faisait pas alors sans souffrir le discrédit et la perte
immédiate de ses lecteurs et de se voir alors désavouée comme autorité à les
représenter. C’est qu’en matière de
pensée avait aussi autorité la loi de la majorité qu’on appelait, dit le
Rapporteur fier de rapporter les propos des hommes, la majorité bien pensante.
Qui penserait contre cette majorité bien pensante serait maudit. Ainsi celui
qui dirait que comme celui qui a besoin de béquilles pour marcher a besoin de
livres pour penser celui qui ne peut pas penser par lui-même. Quand l’avis de
tous est que l’on ne peut pas faire l’économie d’une histoire de la pensée.
Quand il n’y a personne pour dire pourquoi s’encombrer l’esprit de tout ce
fatras de la pensée plutôt que de partir de l’état actuel des choses tel qu’un
esprit neuf et avisé pourrait les sentir, les percevoir, les exprimer. N’est-ce
pas ici encore la plus grande difficulté des hommes que de s’affranchir de tout
ce qui les a précédé ? Cependant, et si ce n’est pas là qu’il faut la
chercher ou la trouver, il y a une raison majeure à cette absence de liberté de
pensée chez les hommes, dit le Rapporteur, marquant une pause. Les
extraterrestres l’encouragèrent à poursuivre.
Cette raison majeure, reprit le Rapporteur, c’est la
foire des opinions qui est une foire d’empoigne, personne ne laissant l’autre
s’exprimer, personne ne reconnaissant à l’autre le droit de penser. Car ce que
les hommes appellent opinion n’est rien d’autre que la pensée qu’ils dénigrent
comme pensée, qu’ils ne veulent pas reconnaître comme pensée, et, comme
toujours, ils sont trahis par leur propre langage quand ils disent : je
ne pense pas comme toi qui est ce qu’ils se disent quand ils échangent
leurs opinions ou points de vue sur une même question. Parce qu’il ne pense pas
comme l’autre l’homme veut que l’autre se taise et l’écoute. Pour qu’une pensée
soit entendue il fallait donc lui donner une autorité. On appela alors opinions
tout ce qui n’était pas pensée autorisée et que l’on ne cherchait même plus à
discuter, à contester, ayant jeté au préalable sur elle le discrédit absolu et
de tous. Quand exprimer son opinion ne revient à rien d’autre qu’à exprimer sa
pensée, toute pensée étant par ailleurs subjective et son objectivité que
prétendue, mais c’est cette prétendue objectivité qui lui donne autorité
ou dont se prévalent parfois ceux qui
ont autorité à penser. Quand ce n’est pas la nature des propos tenus qui donnent
autorité à la pensée, la pensée ne trouve pas son autorité en elle-même, mais
dans celui qui la profère. Ceux qui ont autorité à penser, rapporta le
Rapporteur, sont titrés et reçoivent des prix et leur pensée a autant
d’autorité sur les hommes qu’ils ont de titres et reçus de prix. On ne lira pas
davantage celui qui écrit sans avoir autorité pour le faire, c’est-à-dire celui
qui n’aura pas de titres ou reçu de prix, comme autant de reconnaissances de
cette autorité à penser, qu’on n’écoute celui qui parle, ne faisant qu’exprimer
son opinion à laquelle aucune autorité n’est reconnue, n’étant même pas
reconnue comme pensée. C’est pourquoi, rapporta le Rapporteur, on ne pourra
dire qu’il n’y ait de liberté de pensée parmi les hommes tant que les uns ne seront considérés comme ne
pouvant exprimer qu’une opinion qui serait comme une sous pensée, tandis que
les autres recevraient autorité à penser, non pas en fonction de ce qu’ils
pensent, mais de tout ce qui, extérieur à cette pensée, vient affirmer et
consolider cette pensée, leur donner autorité à penser. C’est que les hommes
ont perdu depuis longtemps foi en la pensée, en ce qu’une pensée par elle-même,
par sa seule force, sa seule puissance, puisse faire autorité sur les hommes.
Ou serait-ce le contraire, une certaine défiance envers la pensée, qu’à donner
le droit de penser à tous, les hommes prendraient le risque qu’une pensée qui
ne soit pas la pensée du plus fort s’impose d’elle-même à tous.
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