S’il y avait bien quelque chose qui étonnait les
extraterrestres c’était que les hommes acceptent de mourir. Mais c’est qu’ils
n’acceptent pas de mourir, dit le Rapporteur. Comment ! S’exclamèrent les
extraterrestres. Le Rapporteur se reprit, enfin, oui ils acceptent. Ils
acceptent ou ils n’acceptent pas, demandèrent les extraterrestres qui ne pouvaient
comprendre que l’on pu à la fois accepter et ne pas accepter la même chose.
C’était pourtant bien cela qui arrivait, et le Rapporteur hésita longtemps, ne
sachant comment il pourrait le leur expliquer.
Quand il déclara soudain que les hommes étaient
égoïstes, extrêmement égoïstes, et que c’était même la seule qualité qu’il leur
connaisse, sans quoi les hommes n’accepteraient jamais de voir d’autres hommes
mourir. Mais la mort des autres n’était pas leur mort. Cependant, plus les
autres leur étaient proches, plus les hommes sentaient cette mort comme proche,
et moins ils l’acceptaient. C’était vrai pour des parents, mais cela pouvait
aussi l’être pour des gens qui n’étaient pas de la même famille. Ainsi, les
vieux craignaient plus de mourir que les jeunes parce qu’ils mourraient plus de
vieux que de jeunes, cela faisait que les jeunes pouvaient se jouer de la mort
quand les vieux la prenaient très au sérieux. Néanmoins, dit le Rapporteur, il
était de l’avis de tous que la mort était inacceptable quand il s’agissait d’un
jeune ou d’un enfant, comme quoi il était plus naturel de mourir quand on était
vieux et qu’on avait toute sa vie à se faire à cette idée, comme aussi qu’on en
avait déjà bien profité de sa vie, plutôt que quand on était jeune et venait de
la commencer sa vie, mais rien ne pouvait dire, bien au contraire, qu’un enfant
ou un jeune, pour le peu de cas qu’il faisait de la mort, ou pour le peu de
conscience qu’il en avait, ne l’accepta pas mieux. Mais surtout, celui qui
mourrait, c’était toujours l’autre. Y eut-il une guerre ou une épidémie où
chacun craindrait pour sa vie, n’en était-il pas moins inscrit en chacun que
celui qui mourrait c’était l’autre ? Et qu’on accepta que l’autre mourût
ne voulait pas dire que l’on accepta de mourir. Il y en avait d’ailleurs peu
qui acceptaient de mourir pour les autres. Et c’est la question qui se posait à chaque fois qu'il y avait une guerre ou une épidémie : qui allait mourir pour les autres ?
En réalité, les hommes n’avaient pas le choix. Personne ne voulait prendre la place du
mort. Et ceux-là mêmes qui l’avaient d’office pouvaient se rebiffer. Alors, on
les applaudissait. Alors, on les décorait. Alors, on en faisait des héros. Mais
il n’en restait pas moins que seule la mort de l’autre était acceptable, que
les hommes n’acceptaient pas de mourir. Mais que venait faire ici l’égoïsme des
hommes, dirent les extraterrestres, et comment pouvait-il en parler comme d’une
qualité humaine. Quelqu’un qui n’aurait pas été égoïste aurait aussi mal pris
la mort d’un autre que si celle-ci fut la sienne de vie qui aurait été atteinte,
répondit le Rapporteur. Or, ce qui l’avait le plus étonné c’était de voir avec
quelle facilité les vivants oubliaient les morts une fois célébrée ou glorifiée
ce sacrifice de leur vie. Le Rapporteur précisa qu’on ne comptait que quelques
cas rares de suicide, c’est-à-dire de gens qui n’auraient pas supporter la mort
des autres au point de s’ôter leur propre vie. La plupart reprenaient le cours
de leur vie comme si de rien n’était, et, d’autant plus facilement qu’ils
étaient moins proches et moins sensibles à la mort des autres. Ne fallait-il
pas, finit par dire le Rapporteur, une certaine dose d’égoïsme pour continuer à
vivre quand les autres étaient morts, pour survivre à la mort des autres ?
Et ne fallait-il pas pourtant se féliciter que les hommes en eurent beaucoup d’égoïsme et le considérer comme une
qualité si, intrinsèque à l’homme, essentiel, sans quoi cette vie qui était la
leur sans cesse menacée comme elle l’était de mort ne serait pas vivable,
c’est-à-dire supportable, et la mort acceptable ?
NB
Saadi a dit que nous les êtres humains nous formons un même corps, mais si je bouge qui bougera avec moi et si je meurs qui mourra avec moi.
NB
Saadi a dit que nous les êtres humains nous formons un même corps, mais si je bouge qui bougera avec moi et si je meurs qui mourra avec moi.
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