dimanche 5 avril 2020

Le Rapporteur (et ce qu'il dit de la mort et de l'égoïsme des hommes)


S’il y avait bien quelque chose qui étonnait les extraterrestres c’était que les hommes acceptent de mourir. Mais c’est qu’ils n’acceptent pas de mourir, dit le Rapporteur. Comment ! S’exclamèrent les extraterrestres. Le Rapporteur se reprit, enfin, oui ils acceptent. Ils acceptent ou ils n’acceptent pas, demandèrent les extraterrestres qui ne pouvaient comprendre que l’on pu à la fois accepter et ne pas accepter la même chose. C’était pourtant bien cela qui arrivait, et le Rapporteur hésita longtemps, ne sachant comment il pourrait le leur expliquer.

Quand il déclara soudain que les hommes étaient égoïstes, extrêmement égoïstes, et que c’était même la seule qualité qu’il leur connaisse, sans quoi les hommes n’accepteraient jamais de voir d’autres hommes mourir. Mais la mort des autres n’était pas leur mort. Cependant, plus les autres leur étaient proches, plus les hommes sentaient cette mort comme proche, et moins ils l’acceptaient. C’était vrai pour des parents, mais cela pouvait aussi l’être pour des gens qui n’étaient pas de la même famille. Ainsi, les vieux craignaient plus de mourir que les jeunes parce qu’ils mourraient plus de vieux que de jeunes, cela faisait que les jeunes pouvaient se jouer de la mort quand les vieux la prenaient très au sérieux. Néanmoins, dit le Rapporteur, il était de l’avis de tous que la mort était inacceptable quand il s’agissait d’un jeune ou d’un enfant, comme quoi il était plus naturel de mourir quand on était vieux et qu’on avait toute sa vie à se faire à cette idée, comme aussi qu’on en avait déjà bien profité de sa vie, plutôt que quand on était jeune et venait de la commencer sa vie, mais rien ne pouvait dire, bien au contraire, qu’un enfant ou un jeune, pour le peu de cas qu’il faisait de la mort, ou pour le peu de conscience qu’il en avait, ne l’accepta pas mieux. Mais surtout, celui qui mourrait, c’était toujours l’autre. Y eut-il une guerre ou une épidémie où chacun craindrait pour sa vie, n’en était-il pas moins inscrit en chacun que celui qui mourrait c’était l’autre ? Et qu’on accepta que l’autre mourût ne voulait pas dire que l’on accepta de mourir. Il y en avait d’ailleurs peu qui acceptaient de mourir pour les autres. Et c’est la question qui se posait à chaque fois qu'il y avait une guerre ou une épidémie : qui allait mourir pour les autres ? En réalité, les hommes n’avaient pas le choix. Personne ne voulait prendre la place du mort. Et ceux-là mêmes qui l’avaient d’office pouvaient se rebiffer. Alors, on les applaudissait. Alors, on les décorait. Alors, on en faisait des héros. Mais il n’en restait pas moins que seule la mort de l’autre était acceptable, que les hommes n’acceptaient pas de mourir. Mais que venait faire ici l’égoïsme des hommes, dirent les extraterrestres, et comment pouvait-il en parler comme d’une qualité humaine. Quelqu’un qui n’aurait pas été égoïste aurait aussi mal pris la mort d’un autre que si celle-ci fut la sienne de vie qui aurait été atteinte, répondit le Rapporteur. Or, ce qui l’avait le plus étonné c’était de voir avec quelle facilité les vivants oubliaient les morts une fois célébrée ou glorifiée ce sacrifice de leur vie. Le Rapporteur précisa qu’on ne comptait que quelques cas rares de suicide, c’est-à-dire de gens qui n’auraient pas supporter la mort des autres au point de s’ôter leur propre vie. La plupart reprenaient le cours de leur vie comme si de rien n’était, et, d’autant plus facilement qu’ils étaient moins proches et moins sensibles à la mort des autres. Ne fallait-il pas, finit par dire le Rapporteur, une certaine dose d’égoïsme pour continuer à vivre quand les autres étaient morts, pour survivre à la mort des autres ? Et ne fallait-il pas pourtant se féliciter que les hommes en eurent  beaucoup d’égoïsme et le considérer comme une qualité si, intrinsèque à l’homme, essentiel, sans quoi cette vie qui était la leur sans cesse menacée comme elle l’était de mort ne serait pas vivable, c’est-à-dire supportable, et la mort acceptable ?

NB
Saadi a dit que nous les êtres humains nous formons un même corps, mais si je bouge qui bougera avec moi et si je meurs qui mourra avec moi.

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