L’homme trop longtemps livré aux autres, enfin livré à
lui-même. Et soudain c’est la création plus que la créature que je sens,
l’ermite plus que la multitude. Retour de l’homme à lui-même et fin du vulgaire
qui est le commun des mortels. La mort elle-même rend la vie plus pressante et
la nature plus présente dans le cœur et dans l’esprit de l’homme. Les choses
essentielles à l’homme redeviennent essentielles à l’homme qui retrouve
l’essence de l’homme non pas seulement en lui, mais en la nature et en l’autre,
parce que l’autre et la nature lui manquent. Je sens que sans occupation il va
s’occuper, et que cette occupation sera plus grande et plus saine parce que
cette occupation sera la sienne. Le temps de la réflexion qui est ce temps
qu’on lui a ôté lui est par la circonstance accordée, et ce n’est pas un répit
mais une instance à penser. Je sens que l’homme va changer. Couper de tout, il
l’est moins que jamais de lui-même. Et tant que l’homme respire. Et plus que
jamais il a le temps de respirer. Il y a de l’espoir. Et je sens que l’homme va
changer. Et que si l’homme change le monde va changer. Je sens l’homme désabusé
céder le pas à l’homme émerveillé et la création reprendre le dessus sur la
créature. En des temps de fin du monde c’est l’origine du monde qui vient
souffler au visage de l’homme cette bouffée d’air frais que je sens, que tout
homme sent avec moi. Le soleil est au rendez-vous, il y a comme un
pressentiment général qui n’est pas de mauvaise augure, qui dément les plus
enthousiastes partisans de l’enfermement. Enfermez l’homme! Enfermez l’homme
plus longtemps! Il n’en sortira que plus libre. Déjà il sent ce que je sens,
car c’est dans l’air du temps, et l’air du temps est au changement. Ne
l’avez-vous pas remarqué ? C’est le printemps.
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