jeudi 2 avril 2020

Le Rapporteur (et ce qu'il dit de la société de consommation)


Le problème de la consommation, commença à dire le Rapporteur, ce n’est pas que l’on consomme mais qu’on ne prend pas la peine et le temps de digérer ce que l’on consomme. Il y a bien des médecins qui proposent des régimes, de consommer moins mais pas de consommer mieux, c’est-à-dire de prendre la peine et le temps de digérer ce que l’on a consommé. C’est que le problème de la consommation, insista le Rapporteur, est le problème de toute une société que les hommes appellent la société de consommation, et que le propre de cette société de consommation n’est pas tant de consommer mais de ne se donner le temps de rien. Parce que le temps c’est de l’argent et que sans argent on ne peut pas consommer, on n’a pas accès à cette société de consommation. Il y a donc une certaine logique dans cette société de consommation à vouloir toujours aller plus vite pour toujours consommer plus. La digestion est un temps lent. La pensée aussi est un temps lent qui est celui de la réflexion. On ne le prend pas non plus. Ainsi, dit le rapporteur en s’adressant aux extra-terrestres qui sont de grands lecteurs, la consommation s’étend à toutes les activités de l’homme qui consomme encore des livres, quoique l’image ait supplanté l’écrit sans doute en partie parce qu’on passe d’une image à l’autre plus vite qu’on ne tourne les pages d’un livre, mais l’homme passe aussi d’un livre à l’autre avec la même frénésie qu’il mange, et il aime à dire qu’il a dévoré un roman. Là non plus il ne prendra pas la peine de digérer : le temps lent de la digestion qui est aussi celui de la réflexion. En tout la quantité prévaut sur la qualité, car la qualité ne procède pas tant de l’objet ingéré que de la digestion dudit objet, quand tous ceux qui se prévalent de faire les bons choix, des choix de qualité, ne parlent que de l’objet. En d’autres termes la qualité du consommateur n’est pas tant dans l’objet consommé que dans le consommateur lui-même, dans la qualité de sa digestion, qui elle-même dépend du temps qu'il lui laisse à se faire. Mais Les hommes sont des consommateurs boulimiques. Il ne peut en être autrement. Cette pathologie procède de la société de consommation. Et les stimuli que l’homme reçoit d’elle le pousse plus à la consommation qu’à la réflexion, font plus appel à l’animal dans son animalité qu’à l’animal pensant qui est comme l’homme aime à se définir en se distinguant de l’animal tout court. Plus que jamais alors il fait preuve d’érudition. Vous serez étonné de tout ce que les hommes savent, dit le Rapporteur aux extra-terrestres qui n’aimaient pas non plus les ignorants. Mais leur connaissance est superficielle et comment pourrait-il en être autrement puisqu’ils n’ont pas le temps de réfléchir à ce qu’ils savent, d’approfondir, de digérer, qu’il leur faut à nouveau engloutir et ils engloutissent des mondes qui ne verront jamais le jour. Jamais les hommes n’ont été autant travaillés que quand ils s’endormaient avec un seul livre à leur chevet, et en mémoire de cela il leur est plutôt conseillé, ils sont plutôt vivement encouragés, à lire des tas de livres qui soient tout sauf pieux. C’est fou les ravages qu’a pu faire un seul livre dans l’esprit des hommes, esprit qu’il a cependant façonné au cours des siècles au point qu’il en est encore tout imprégné. Mais la société de consommation est là pour le divertir, lui changer les idées, les idées chassent les idées, une idée en appelle une autre comme un produit en appelle un autre, et jamais l’on ne s’arrête à penser. Quand on encourage le flot de l’imaginaire qui est celui de la pensée qui ne s’arrête jamais à penser. Danger. Mieux vaut rêver. Et l’on vend du rêve. Mais le rêve de la société de consommation n’est pas un rêve utopique, c’est un rêve que l’on peut s’acheter, c’est un rêve de consommateur.


Suite à ce que le Rapporteur venait de leur rapporter de la société des hommes, qui était devenue la société de consommation, beaucoup d’extra-terrestres se remirent à lire le Don Quichotte pour la énième fois quand d’autres se contentèrent de méditer sur ce qui leur restait de leurs lectures que les doctes appellent réminiscences, et qui est un peu comme souffler sur des cendres chaudes pour ranimer la flamme de la pensée. Mais pour cela il faut avoir le temps, qui est le temps de la réflexion, ou se le donner au détriment d’un autre temps, qui est le temps de la consommation. Et à celui qui sur terre se donnait ce temps on demandait sur quelle planète il pouvait bien vivre. Question à laquelle seulement les extra-terrestres auraient pu répondre.

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