mercredi 1 avril 2020

Le Rapporteur (et ce qu'il dit du sens des responsabilités des hommes)


Que les hommes aient conscience d’exister, les extra-terrestres, qui avaient tous lus le je pense donc je suis de Descartes, n’en sauraient douter ; par contre, il est autre chose que devait leur apprendre le Rapporteur, et c’est qu’il y avait chez les hommes une conscience supérieure à la conscience d’exister qui était la conscience de ce qu’ils représentaient les uns pour les autres.

Le Rapporteur rapporta que si cette conscience était par beaucoup partagée elle n’était cependant pas le lot de tous, mais qu’il commencerait par leur parler du plus grand nombre, avant de leur parler d’un homme qui lui confia que, bien qu’il ait toujours eu conscience d’exister, n’avait eu que tardivement conscience de ce qu’il était, ou de qui il devait répondre devant les autres hommes. Puis, le Rapporteur, à qui les extra-terrestres demandèrent plus de clarté dans son exposé ou rapport, se lança sans plus de préambules.

C’est que l’homme acquiert tout au long de sa vie une conscience supérieure à la simple conscience d’exister et cela va de la conscience d’être père ou d’être mère à celle d’être chef d’entreprise, professeur, médecin, enfin, celle qui incombe à son métier, comme toutes les autres responsabilités qu’il peut prendre vis-à-vis des autres hommes et desquelles il doit répondre vis-à-vis des autres hommes. Celles-ci, ces responsabilités, ajoutent à sa conscience d’exister la conscience de ce qu’il est ou représente pour les autres, et c’est une plus lourde tâche que la simple tâche d’exister. Les hommes qui en ont donc pris conscience parlent du poids des responsabilités. C’est pourquoi parmi les hommes ont peut parler d’un bon père ou d’une bonne mère, c’est-à-dire d’un père ou d’une mère qui ont pleinement conscience d’être pour leurs enfants un père ou une mère, et par conséquent répondent aussi pleinement à ce que des enfants peuvent attendre de leurs parents. De même fera ou s’y emploiera le chef d’entreprise, le professeur, le médecin ; car ce n’est pas tant à l’homme qu’on s’adresse mais à l’idée que l’on se fait de l’homme selon la responsabilité qu’il a endossé. Ainsi en est-il du plus haut représentant des hommes d’un pays, personne ne lui a demandé d’être Président et si en présentant sa candidature à la Présidence de la République il a choisit d’endosser la responsabilité d’un Président il se doit alors de répondre aux attentes de ses électeurs. C’est, précisa le Rapporteur, la plus haute idée que l’on puisse sur terre se faire de sa personne ou de ses fonctions ou de ses responsabilités vis-à-vis des autres hommes. C’est que l’homme sur terre ne se contente pas d’exister pour lui-même mais veut aussi exister pour les autres : la conscience de ce qu’il est pour les autres lui importe parfois plus que la conscience simplement qu’il est, il y en a qui mourraient pour exister plus aux yeux des autres. Il est des hommes il est vrai qui n’ont pas besoin de ce surplus d’existence, des hommes qui se contentent d’exister, et ces hommes n’existent en effet pas ou que très peu pour les autres. On dit de ces hommes qu’ils sont humbles ou sages. Ils ne participent que très peu aux affaires des hommes, souvent s’en tiennent à l’écart, mais ils ne sont pas sans avoir conscience des responsabilités qui leur sont imparties parce qu’inévitables et, répondant à celles-ci, ils ne font que répondre à leur condition d’homme. L’irresponsable est celui qui devenant père ou mère et ayant conscience de l'être se refuse de l'être. Par contre, s’il n’a pas cette conscience supérieure qui dépasse la simple conscience d’exister et est conscience de ce que l’on est ou représente pour les autres, il est immature.

Et ce sont les confidences d’un être immature dont je vais maintenant vous faire part, dit le Rapporteur aux extra-terrestres. Cet être immature disait n’avoir pas eu la vie facile, quand il n’avait connu que le poids de l’existence et pas celui des responsabilités, quand il fit la connaissance d’une jolie femme par beaucoup plus âgée que lui, mais, comme il n’avait pas eu de mère digne de ce nom, c’est-à-dire acceptant pleinement sa charge de mère, en même temps qu’il reçut l’amour de cette femme il reçut l’amour d’une mère et les attentions d’une mère ; et, alors qu’en général la mère est la première femme d’un homme, cette femme fut sa première mère. Et il eut pour elle toutes les ingratitudes d’un fils qui se laisse vivre ou porté, assuré de l’amour inconditionnel de cette mère, sans jamais se préoccuper ou que ne lui traverse l’esprit, celui d’un être immature, combien il pouvait peser à celle qui avec lui avait maintenant charge d’existence. Or il se trouvait que pour cette belle femme même son âge était à cause de lui devenu lourd à porter car elle craignait que sa beauté qui donnait encore le change, la faisant paraître plus jeune qu’elle n’était, et elle avait triché sur son âge, se fana très vite. Elle eut recourt à la chirurgie esthétique. Puis, pour lui accorder plus de temps, comme une femme le fait quand elle a un enfant, elle décida de ne plus travailler quand jusque-là son travail avait été pour elle toute sa vie. Il n’eut, lui, pas davantage conscience, me dit-il, de ce sacrifice que de tous ceux qu’elle faisait pour lui et qu’il mettait sur le compte de l’amour. Quand il était en réalité devenu pour elle une responsabilité d’autant plus grande qu’il ne s’assumait pas comme on attend d’un homme qu’il s’assume. Sans travail il vivait d’une rente minimum qui lui avait été allouée en même temps qu’un petit studio où ils s’étaient connus. A l’en croire s’était largement suffisant quand ce n’était que le stricte minimum, mais habitué comme il était à vivre de peu comme à ne se charger de personne, à n’envisager ni femme ni enfants dans sa vie, car, s’il avait conscience d’exister il n'avait conscience d’exister que pour lui seul, ce qui ne le rendait pas forcément heureux, mais il n’imaginait pas un jour exister pour un autre et qu’alors à sa conscience d’exister il lui faudrait ajouter une conscience supérieure qui serait celle d’exister pour les autres et d’avoir donc à y répondre. Et il n’y répondait d’ailleurs toujours pas, cette conscience tardant à venir. Faut-il croire qu’il y ait toujours un temps de latence entre un changement de condition et la réalisation de ce changement de condition ? dit-il, implorant sans doute de moi une réponse favorable tellement il était rongé par le remord. C’est que sa femme avait fini par craquer. La maladie d’Alzheimer. Parce qu’il faut donner un nom à sa maladie. Mais la cause ce n’était pas Alzheimer, c’était lui, qui au lieu de la rassurer sur leur relation avait donné des signes, comme un enfant qui aurait grandit, c’est qu’il avait reçu tout l’amour qu’un enfant peut recevoir d’une mère, de vouloir son indépendance. Comment n’avait-il pas compris tout cela qu’il tentait avec ses pauvres mots et sa pauvre tête d’être immature de m’expliquer, alors qu’il était encore temps. Enfin, il avait compris que le poids de la responsabilité des uns n’était que le contrepoids de l’irresponsabilité des autres, et qu’il ne fallait pas que cette irresponsabilité soit trop grande pour qu’elle puisse être contrebalancée, sans quoi il y aurait déséquilibre, et que ce déséquilibre pouvait avoir des conséquences graves, enfin il sentait plus qu’il ne comprenait combien tout avait partie liée dans ce bas monde qui était le monde des hommes.

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