Que les hommes aient conscience d’exister, les
extra-terrestres, qui avaient tous lus le je pense donc je suis de
Descartes, n’en sauraient douter ; par contre, il est autre chose
que devait leur apprendre le Rapporteur, et c’est qu’il y avait chez les hommes
une conscience supérieure à la conscience d’exister qui était la conscience de
ce qu’ils représentaient les uns pour les autres.
Le Rapporteur rapporta que si cette conscience était
par beaucoup partagée elle n’était cependant pas le lot de tous, mais qu’il
commencerait par leur parler du plus grand nombre, avant de leur parler d’un homme
qui lui confia que, bien qu’il ait toujours eu conscience d’exister, n’avait eu
que tardivement conscience de ce qu’il était, ou de qui il devait répondre
devant les autres hommes. Puis, le Rapporteur, à qui les extra-terrestres
demandèrent plus de clarté dans son exposé ou rapport, se lança sans plus de
préambules.
C’est que l’homme acquiert tout au long de sa vie une
conscience supérieure à la simple conscience d’exister et cela va de la
conscience d’être père ou d’être mère à celle d’être chef d’entreprise,
professeur, médecin, enfin, celle qui incombe à son métier, comme toutes les
autres responsabilités qu’il peut prendre vis-à-vis des autres hommes et
desquelles il doit répondre vis-à-vis des autres hommes. Celles-ci, ces
responsabilités, ajoutent à sa conscience d’exister la conscience de ce qu’il
est ou représente pour les autres, et c’est une plus lourde tâche que la simple
tâche d’exister. Les hommes qui en ont donc pris conscience parlent du poids
des responsabilités. C’est pourquoi parmi les hommes ont peut parler d’un bon
père ou d’une bonne mère, c’est-à-dire d’un père ou d’une mère qui ont
pleinement conscience d’être pour leurs enfants un père ou une mère, et par
conséquent répondent aussi pleinement à ce que des enfants peuvent attendre de
leurs parents. De même fera ou s’y emploiera le chef d’entreprise, le
professeur, le médecin ; car ce n’est pas tant à l’homme qu’on s’adresse
mais à l’idée que l’on se fait de l’homme selon la responsabilité qu’il a
endossé. Ainsi en est-il du plus haut représentant des hommes d’un pays,
personne ne lui a demandé d’être Président et si en présentant sa candidature à
la Présidence de la République il a choisit d’endosser la responsabilité d’un
Président il se doit alors de répondre aux attentes de ses électeurs. C’est,
précisa le Rapporteur, la plus haute idée que l’on puisse sur terre se faire de
sa personne ou de ses fonctions ou de ses responsabilités vis-à-vis des autres
hommes. C’est que l’homme sur terre ne se contente pas d’exister pour lui-même
mais veut aussi exister pour les autres : la conscience de ce qu’il est
pour les autres lui importe parfois plus que la conscience simplement qu’il
est, il y en a qui mourraient pour exister plus aux yeux des autres. Il est des
hommes il est vrai qui n’ont pas besoin de ce surplus d’existence, des hommes
qui se contentent d’exister, et ces hommes n’existent en effet pas ou que très
peu pour les autres. On dit de ces hommes qu’ils sont humbles ou sages. Ils ne
participent que très peu aux affaires des hommes, souvent s’en tiennent à
l’écart, mais ils ne sont pas sans avoir conscience des responsabilités qui
leur sont imparties parce qu’inévitables et, répondant à celles-ci, ils ne font
que répondre à leur condition d’homme. L’irresponsable est celui qui devenant
père ou mère et ayant conscience de l'être se refuse de l'être. Par contre, s’il n’a pas cette conscience supérieure qui
dépasse la simple conscience d’exister et est conscience de ce que l’on est ou
représente pour les autres, il est immature.
Et ce sont les confidences d’un être immature dont je
vais maintenant vous faire part, dit le Rapporteur aux extra-terrestres. Cet
être immature disait n’avoir pas eu la vie facile, quand il n’avait connu que
le poids de l’existence et pas celui des responsabilités, quand il fit la
connaissance d’une jolie femme par beaucoup plus âgée que lui, mais, comme il
n’avait pas eu de mère digne de ce nom, c’est-à-dire acceptant pleinement sa charge de mère, en même temps qu’il reçut l’amour de cette
femme il reçut l’amour d’une mère et les attentions d’une mère ; et, alors
qu’en général la mère est la première femme d’un homme, cette femme fut sa
première mère. Et il eut pour elle toutes les ingratitudes d’un fils qui se
laisse vivre ou porté, assuré de l’amour inconditionnel de cette mère, sans
jamais se préoccuper ou que ne lui traverse l’esprit, celui d’un être immature,
combien il pouvait peser à celle qui avec lui avait maintenant charge
d’existence. Or il se trouvait que pour cette belle femme même son âge était à
cause de lui devenu lourd à porter car elle craignait que sa beauté qui donnait
encore le change, la faisant paraître plus jeune qu’elle n’était, et elle avait
triché sur son âge, se fana très vite. Elle eut recourt à la chirurgie
esthétique. Puis, pour lui accorder plus de temps, comme une femme le fait
quand elle a un enfant, elle décida de ne plus travailler quand jusque-là son
travail avait été pour elle toute sa vie. Il n’eut, lui, pas davantage
conscience, me dit-il, de ce sacrifice que de tous ceux qu’elle faisait pour
lui et qu’il mettait sur le compte de l’amour. Quand il était en réalité
devenu pour elle une responsabilité d’autant plus grande qu’il ne s’assumait
pas comme on attend d’un homme qu’il s’assume. Sans travail il vivait d’une
rente minimum qui lui avait été allouée en même temps qu’un petit studio où ils
s’étaient connus. A l’en croire s’était largement suffisant quand ce n’était
que le stricte minimum, mais habitué comme il était à vivre de peu comme à ne
se charger de personne, à n’envisager ni femme ni enfants dans sa vie, car, s’il avait conscience d’exister il n'avait conscience d’exister que pour lui seul, ce qui
ne le rendait pas forcément heureux, mais il n’imaginait pas un jour exister pour un
autre et qu’alors à sa conscience d’exister il lui faudrait ajouter une
conscience supérieure qui serait celle d’exister pour les autres et d’avoir
donc à y répondre. Et il n’y répondait d’ailleurs toujours pas, cette
conscience tardant à venir. Faut-il croire qu’il y ait toujours un temps de
latence entre un changement de condition et la réalisation de ce changement de
condition ? dit-il, implorant sans doute de moi une réponse favorable
tellement il était rongé par le remord. C’est que sa femme avait fini par
craquer. La maladie d’Alzheimer. Parce qu’il faut donner un nom à sa maladie.
Mais la cause ce n’était pas Alzheimer, c’était lui, qui au lieu de la rassurer
sur leur relation avait donné des signes, comme un enfant qui aurait grandit, c’est
qu’il avait reçu tout l’amour qu’un enfant peut recevoir d’une mère, de vouloir
son indépendance. Comment n’avait-il pas compris tout cela qu’il tentait avec
ses pauvres mots et sa pauvre tête d’être immature de m’expliquer, alors qu’il
était encore temps. Enfin, il avait compris que le poids de la responsabilité
des uns n’était que le contrepoids de l’irresponsabilité des autres, et qu’il
ne fallait pas que cette irresponsabilité soit trop grande pour qu’elle puisse
être contrebalancée, sans quoi il y aurait déséquilibre, et que ce déséquilibre
pouvait avoir des conséquences graves, enfin il sentait plus qu’il ne
comprenait combien tout avait partie liée dans ce bas monde qui était le monde
des hommes.
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