C’est comme un vent de panique qui s’est répandu sur
toute la surface de la terre. L’épidémie agit sur les hommes comme une piqûre
de rappel. L’épidémie en frappant de plus en plus d’hommes fait que chacun se
dit maintenant à lui-même : Tous les hommes sont mortels, je suis un
homme, donc je suis mortel. Et ils connaissent la peur de la mort et tout ce
que l’on peut dire ou entendre ne parle plus que de cette peur de la mort. De
certains on aurait pu cependant attendre qu’ils s’échappent à ce vent de panique
général. Pourquoi auraient-ils peur de la mort ? Comment pouvaient-ils
comprendre cet attachement à la vie qui leur était soudain révélé par les
circonstances ? On sait combien les hommes sont attachés aux biens
matériels et ils sont par conséquent d’autant plus attachés à la vie qu’ils ont de biens, mais ceux qui n’ont rien ? Ce serait oublier, me
direz-vous, que les hommes connaissent aussi l’amour, ont des sentiments les
uns envers les autres, qu’ils sont donc aussi attachés aux personnes. Sans
doute, mais ceux qui n’ont rien ni personne comment peuvent-ils avoir ce même
attachement à la vie et comme ils devraient être stupéfaits de le découvrir chez
les autres. Or, il semble que plus que les autres ils sont touchés et par
l’épidémie et par la peur de la mort qui est encore plus grande, plus forte,
que l’épidémie elle-même. Il se trouve qu’un couple dont l’un fut atteint le
premier par l’épidémie et qu’on sépara, l’autre se retrouvant seul puis malade
supporta plus mal l’épreuve de la maladie et l’idée de la mort que quand ils
furent à nouveau réunis. C’est que les hommes souffrent davantage d’être séparés
des autres de leur vivant, que la maladie ne les sépare, que ce ne soit la mort
qui les sépare, ce qui est notre lot commun à tous : peu nous importe d’être
seul à mourir si l’on n’est pas seul à vivre. Pourtant la première mesure qui
fut prise contre l’épidémie fut le confinement. Avec le confinement les gens
seuls se retrouvèrent être encore plus seuls : interdit les visites. Alors
ils connurent plus que les autres la peur de l’épidémie qui n’était autre que
la peur de la mort, celle-ci ne faisant que les renvoyer à une solitude
radicale. Ainsi, l’attachement aux personnes et aux biens rendrait plus fort et
moins sujet à la peur de la mort ceux qui ont des biens et des personnes qui
leur sont attachés que ceux qui n’ont pas de biens ni de personnes qui leur
soient attachés, quand ont aurait pu s’attendre à ce que le détachement absolu les
dérangea moins, habitués comme ils l’étaient d’avoir peu de personnes et de
biens qui leur soient attachés. Mais ceux qui n’avaient rien se mirent à
regretter de n’avoir pas une grande maison avec un grand jardin, un petit
paradis sur terre où le confinement soit plus supportable. Mais ceux qui
n’avaient personne se mirent à regretter plus que jamais d’être seul, et c’est
que plus que jamais ils étaient seul, car ce n’était pas qu’un sentiment mais
une réalité puisqu’ils n’avaient plus le droit d’aller vers les autres ni les
autres d’aller vers eux, parce que cette possibilité qui leur était restée
jusque-là ouverte le confinement l’avait refermée. Les êtres seuls comme les
êtres les plus démunis n’ont pas d’autre bien que leur liberté et c’était cette
liberté qui venait de leur être enlevée avec le confinement.
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