lundi 23 mars 2020

Le Rapporteur (et comment il répondit à la question de savoir si les hommes étaient intelligents)


Les extra-terrestres pour peu savant qu’il tenait le Rapporteur finirent par lui poser la question qui devait par conséquent tellement les préoccuper, à savoir : est-ce que les hommes étaient intelligents ? Le Rapporteur qui ne fut pas sans saisir leur embarras et hésitations à lui demander ce qui n’était peut-être pas de son ressort de rapporter ou dans ses capacités d’estimer commença ainsi :

Il est une chose que j’ai souvent entendu dire parmi les hommes c’est qu’il valait mieux avoir une tête bien faite qu’une tête bien pleine cependant qu’ils faisaient tout pour la remplir et en la remplissant de ne cesser de se contredire ; et les plus savants d’entre eux passaient aussi pour les plus intelligents d’entre eux, ce dont je ne doutais pas non plus, ajouta le Rapporteur. Une salve d’applaudissements accueillit ses propos. Le Rapporteur attendit qu’elle s’achève pour poursuivre. Mais ce que je finis par comprendre c’est que les hommes avaient une sainte horreur du vide. Comment ! S’exclamèrent les extra-terrestres. Oui ! Vous avez bien entendu, du vide. Et c’est ainsi et de bien d’autres manières que les hommes cherchaient à le remplir. Et ce qu’ils appelaient l’ennui, et sans cesse ils avaient peur de s’ennuyer, eh bien, cette peur de s’ennuyer cachait leur peur du vide. Pour ne pas s’ennuyer donc ils s’adonnaient à des tas d’activités, certaines qu’ils jugeaient utiles, et d’autres qu’ils jugeaient inutiles mais auxquelles ils s’adonnaient quand même, pour lutter contre l’ennui qu’ils disaient. Ce qu’ils abominaient le plus c’était de ne rien faire. Ils se vantaient même de se trouver toujours quelque chose à faire et ne pouvaient pas comprendre et encore moins apprécier celui qui restait à ne rien faire. C’était à leurs yeux comme celui-là qui restait à regarder dans le vide. L’activisme des hommes était sans limite et de plus en plus fébrile. La lenteur devenait aussi synonyme d’ennui et ils la supportaient de moins en moins. Tout devait aller de plus en plus vite. C’est qu’ils s’ennuyaient aussi de plus en plus vite. C’est que les hommes rencontraient de plus en plus vite le vide en eux, mais cela ils l’ignoraient. Rien ne semblait plus pouvoir les remplir. Ils finissaient même par trouver l’autre ennuyeux, sans jamais s’interroger vraiment si le vide n’était pas plutôt en eux quand l’autre. C’est qu’il fallait toujours quelque chose pour stimuler leur intelligence et de façon toujours plus rapide, plus intense, afin qu’elle réagisse et que ce quelque chose il ne le cherchait pas en eux, mais en quelque chose d’extérieur à eux qui pouvait être l’activité à laquelle il se livrait (et n’était pas forcément intelligente) comme en l’autre. Or de cet autre comme de toutes activités les hommes finissaient par se lasser comme d’éprouver de l’ennui qui n’était (faut-il le rappeler) que la peur du vide et se hâtait donc de passer à d’autres relations comme à d’autres activités pour le remplir. Cela était sans fin et les laissait sans répit. C’est que ce qui les remplissait ne les remplissait pas vraiment sans quoi ils ne ce seraient jamais senti vide. Et que leur tête aussi bien faite soit-elle, que leur intelligence aussi grande soit-elle, faisait plutôt comme les vases communicants ne cessant de se remplir comme de se vider, c’est-à-dire de se déverser des uns aux autres et pressentant le vide qui est le propre de tout vase communicant (jamais complètement plein comme jamais complètement vide) n’arrivait cependant pas à le supporter et appelait toujours le plein, craignant comme elle le craignait le vide. Et ceux qu’ils appelaient Sages n’étaient autres que des savants, car aucun d’entre eux n’aspirait au vide. Je crois que cette intelligence des hommes, conclut enfin le Rapporteur, n’est que le moyen le plus efficace pour lutter contre le vide, et que si les hommes en étaient bien dotée ils ne  s’ennuieraient pas en leur seule compagnie et encore moins en la compagnie des autres, car elle leur aurait toujours trouvé matière à réflexion, c’est-à-dire matière à meubler le vide qu’il y avait en eux.

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