Les extra-terrestres pour peu savant qu’il tenait le
Rapporteur finirent par lui poser la question qui devait par conséquent tellement
les préoccuper, à savoir : est-ce que les hommes étaient
intelligents ? Le Rapporteur qui ne fut pas sans saisir leur embarras et
hésitations à lui demander ce qui n’était peut-être pas de son ressort de
rapporter ou dans ses capacités d’estimer commença ainsi :
Il est une chose que j’ai souvent entendu dire parmi
les hommes c’est qu’il valait mieux avoir une tête bien faite qu’une tête bien
pleine cependant qu’ils faisaient tout pour la remplir et en la remplissant de
ne cesser de se contredire ; et les plus savants d’entre eux passaient
aussi pour les plus intelligents d’entre eux, ce dont je ne doutais pas non
plus, ajouta le Rapporteur. Une salve d’applaudissements accueillit ses propos.
Le Rapporteur attendit qu’elle s’achève pour poursuivre. Mais ce que je finis
par comprendre c’est que les hommes avaient une sainte horreur du vide.
Comment ! S’exclamèrent les extra-terrestres. Oui ! Vous avez bien
entendu, du vide. Et c’est ainsi et de bien d’autres manières que les hommes
cherchaient à le remplir. Et ce qu’ils appelaient l’ennui, et sans cesse ils
avaient peur de s’ennuyer, eh bien, cette peur de s’ennuyer cachait leur peur
du vide. Pour ne pas s’ennuyer donc ils s’adonnaient à des tas d’activités,
certaines qu’ils jugeaient utiles, et d’autres qu’ils jugeaient inutiles mais
auxquelles ils s’adonnaient quand même, pour lutter contre l’ennui qu’ils
disaient. Ce qu’ils abominaient le plus c’était de ne rien faire. Ils se
vantaient même de se trouver toujours quelque chose à faire et ne pouvaient pas
comprendre et encore moins apprécier celui qui restait à ne rien faire. C’était
à leurs yeux comme celui-là qui restait à regarder dans le vide. L’activisme
des hommes était sans limite et de plus en plus fébrile. La lenteur devenait
aussi synonyme d’ennui et ils la supportaient de moins en moins. Tout devait
aller de plus en plus vite. C’est qu’ils s’ennuyaient aussi de plus en plus
vite. C’est que les hommes rencontraient de plus en plus vite le vide en eux,
mais cela ils l’ignoraient. Rien ne semblait plus pouvoir les remplir. Ils
finissaient même par trouver l’autre ennuyeux, sans jamais s’interroger vraiment
si le vide n’était pas plutôt en eux quand l’autre. C’est qu’il fallait
toujours quelque chose pour stimuler leur intelligence et de façon toujours
plus rapide, plus intense, afin qu’elle réagisse et que ce quelque chose il ne
le cherchait pas en eux, mais en quelque chose d’extérieur à eux qui pouvait
être l’activité à laquelle il se livrait (et n’était pas forcément
intelligente) comme en l’autre. Or de cet autre comme de toutes activités les
hommes finissaient par se lasser comme d’éprouver de l’ennui qui n’était
(faut-il le rappeler) que la peur du vide et se hâtait donc de passer à
d’autres relations comme à d’autres activités pour le remplir. Cela était sans fin et les
laissait sans répit. C’est que ce qui les remplissait ne les remplissait pas
vraiment sans quoi ils ne ce seraient jamais senti vide. Et que leur tête aussi
bien faite soit-elle, que leur intelligence aussi grande soit-elle, faisait
plutôt comme les vases communicants ne cessant de se remplir comme de se vider,
c’est-à-dire de se déverser des uns aux autres et pressentant le vide qui est
le propre de tout vase communicant (jamais complètement plein comme jamais
complètement vide) n’arrivait cependant pas à le supporter et appelait toujours
le plein, craignant comme elle le craignait le vide. Et ceux qu’ils appelaient
Sages n’étaient autres que des savants, car aucun d’entre eux n’aspirait au
vide. Je crois que cette intelligence des hommes, conclut enfin le Rapporteur,
n’est que le moyen le plus efficace pour lutter contre le vide, et que si les
hommes en étaient bien dotée ils ne
s’ennuieraient pas en leur seule compagnie et encore moins en la
compagnie des autres, car elle leur aurait toujours trouvé matière à réflexion,
c’est-à-dire matière à meubler le vide qu’il y avait en eux.
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