Si les extra-terrestres avaient envoyé sur terre le
Rapporteur c’était pour leur rapporter ce qu’il savait de ce progrès qui
revenait sans cesse dans les écrits des hommes et pour savoir où celui-ci les
avait mené depuis le temps qu’ils en parlaient. Le Rapporteur leur dit ce que
je me suis permis de retranscrire ci-après et où on ne parle pas de progrès
technique mais essentiellement de l’idée de progrès. Les extra-terrestres
n’ayant d’ailleurs en matière de progrès technique rien à apprendre des hommes.
Trop pressé de penser par lui-même pour avoir trop
longtemps pensé par les autres est toujours celui qui écrit et n’aura jamais lu
tout ce qu’il aurait à lire et c’est pourquoi ce noble nom de tradition et
d’héritage du passé, ainsi que celui de progrès de la pensée, pourrait se faire
retourner dans leurs tombes nombre de ceux qui sont morts et enterrés. C’est
pourtant sur cette fiction que se fonde et se dresse le monument de la culture
des hommes. Il serait cependant plus juste de dire, précisa le Rapporteur, que
tout est remis au goût du jour, que tout redevient à la mode, et que des
antiquités deviennent des nouveautés. Entre temps, tout est tombé aux
oubliettes et c’est sur ce fond de soi-disant inexistence que naissent les chefs
d’oeuvre de leur temps. N’y voyez là aucune mauvaise conscience des hommes, dit
le Rapporteur aux extra-terrestres, mais une existence trop brève que la mort
presse de mettre bas. Il y a bien quelques réminiscences et les exégètes font
bien leur travail d’exégèse mais les insuffisances sont notoires et sur terre
l’on aime plus l’originalité que l’original. Et puis il faut bien avancer et
l’on ne pourrait avancer sans avancées. Les hommes s’évertuent davantage à
fixer les jalons du progrès qu’à rechercher dans ce qui est dit ce qui a été
dit. Il arrive toujours un moment où pour avancer il faut avancer. On ne
saurait dire ni quand ni où l’ordre d’avancer leur a été donné, sinon que c’est
l’ordre des bâtisseurs. Des bâtisseurs de progrès qui est une construction de
la pensée chère aux hommes. Il n’y a pas un homme, commenta le Rapporteur, du
plus ignorant au plus savant, que je n’ai entendu parler de progrès. Si je
devais me rappeler d’un mot prononcé par les hommes autant de fois que le mot
progrès, dit encore le Rapporteur, ce serait le mot argent. Ces deux mots
doivent avoir entre eux partie liée, et c’est peu de le penser, car j’ai
souvent pu vérifier qu’ils n’allaient pas l’un sans l’autre, et que c’était un
argument de vente le mot progrès comme un motif de progrès le mot argent ;
puis le Rapporteur ajouta que c’était comme un poker menteur où l’on
afficherait tantôt plus, tantôt moins, que ce que l’on avait, ou que ce qu’il
en était, mais toujours pour gagner plus, et que c’était là à peu près tout ce
qu’il pouvait dire sur l’idée de progrès si chère aux hommes. Il avoua encore
s’y être fait prendre les premiers temps, puis au fur et à mesure de son séjour
parmi les hommes, ne les voyant changer en rien, et qu’il n’y eut aucune idée
nouvelle dont ils purent lui faire part, il considéra que tout cela n’était que
du bluff ou une construction de plus de leur imagination qui dépassait la
réalité, car c’était cela d’après le Rapporteur le propre de l’imagination des
hommes qui aimaient par elle être trompée autant que par l’idée de progrès.
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