samedi 28 mars 2020

Le Rapporteur (et ce qu'il dit de l'amour des hommes)


Les extra-terrestres qui avaient tant lu sur l’amour des hommes voulurent savoir ce qu’il en était. L’amour est mort ! Déclara le Rapporteur, croyant par là couper court à tout ce sentimentalisme, et veillant à ne pas entrer dans une de ces discussions oiseuses sur l’amour où il avait été trop souvent entraîné pendant son séjour parmi les hommes, mais les extra-terrestres n’entendaient pas en rester là. Le Rapporteur parlait-il comme parlait Zarathoustra et, en disant l’amour est mort, voulait-il dire ce que voulait dire Zarathoustra quand il disait que Dieu est mort, c’est-à-dire, non pas que Dieu était mort (autant eût-il déjà commencé par exister), mais que la croyance en Dieu était morte. Oui ! C’était bien ça, rétorqua le Rapporteur, les hommes ne croyaient plus en l’amour ou, pour être plus juste, plus rien n’était fait pour qu’ils continuent à y croire bien longtemps. Le Rapporteur parla alors aux extra-terrestres de la désacralisation de l’amour, de l'amour avant le mariage, de ce qu’on ne se mariait plus avant de consommer, puis, de la marchandisation de l’amour sur Internet ou chacun donnait sa valeur marchande à l’estimation de tous. Le Rapporteur dû néanmoins admettre, par honnêteté pour la charge qui lui incombait de rapporter ce qu’il avait entendu, que les hommes continuaient à parler de leur moitié ou de complémentarité et, pire encore, de dire : c’est la femme de ma vie ou c’est l’homme de ma vie, mais, comme leur vie se prolongeait plus qu’autrefois, et qu’ils y avaient entre eux aussi plus d’échanges et plus de liberté dans les échanges qu’autrefois, une autre femme ou un autre homme arrivaient dans leur vie donnant alors un cinglant démenti à toute cette histoire puérile de c’est la femme de ma vie ou de c’est l’homme de ma vie. Mais le Rapporteur dû aussi rapporter que c’est avec la même conviction que les hommes continuaient à le dire et parlaient des coups précédents comme de coups d’essais, de tentatives malheureuses ou avortées. C’est, dit le Rapporteur, que les croyances ont la peau dure, mais oui, il n’y avait pas de doute là-dessus, on assistait à la lente agonie de l’amour entre les hommes, et il en avait pour preuve que dans ces temps de transition les hommes ne savaient plus très bien quelles attitudes adoptées vis-à-vis de l’amour. Et toujours se formait le camp des conservateurs et celui des réformateurs, mais aucun d’eux n’auraient pu dire où ils allaient. Et toujours il y avait les faux dévots de l’amour qui par devant affichaient à l’amour une fidélité sans reproches ni concessions, mais qui faisaient, selon l’expression consacrée, des bêtises derrière l’église. Et toujours les va-nu-pieds ne trouvaient pas chaussure à leurs pieds. Et toujours les riches étaient richement chaussés ayant à leurs pieds une femme et des maîtresses. Et l’on ne pouvait empêcher non plus que chacun se fasse une idée de l’amour selon le bonheur qu’il avait eu en amour. Mais il semblait cependant que pour tout le monde et plus que jamais l’amour fit problème. C’était aussi, dit le Rapporteur, parce que tout le monde continuait à chercher une solution dans l’amour. Comme les hommes, expliqua le Rapporteur, avaient pu chercher en Dieu une solution à leurs problèmes, ils continuaient à chercher une solution à leurs problèmes en l’amour, et ceci d’autant qu’il ne comptaient plus sur Dieu pour les résoudre. Mais on aurait dit qu’il n’y avait que la religion pour offrir aux hommes comme solution, et Dieu et l’amour, et qu’en mettant fin à leur croyance en Dieu ils avaient aussi mis fin en leur croyance en l’amour, qui en se désacralisant aurait perdu de sa superbe pour être livré en pâture aux hommes, aux hommes qui investissant l’amour le ramenaient ainsi à leur dimension d’homme. Et souvent en effet, rapporta le Rapporteur, quand les hommes parlaient d’amour ils parlaient de sexe, et il n’y avait pas plus d’amour que de guerre des sexes, et, comme en toute guerre, il y avait pénurie, pénurie de femmes pour les hommes, et pénurie d’hommes pour les femmes. Le Rapporteur rapportait des conditions de vie exécrables sur terre pour l’amour et conclut que l’amour devenait invivable sur terre, que le mieux était que l’on n’entende plus parler de l’amour comme de Dieu, qu’il n’y avait que débarrassés de ces anciennes croyances que les hommes pourraient être libres et non seulement parler de liberté sexuelle mais la vivre pleinement et au grand jour. Le Rapporteur rapportait encore n’avoir connu que des libertins qui étaient davantage esclaves de leur sexe qu’affranchis du sexe qui était ce à quoi devait tendre la liberté sexuelle : à ce qu’une fois libre, et chacun pouvant en disposer à loisir pouvait s’en affranchir, l’homme pu passer à autre chose ou à l’étape suivante qui serait la véritable connaissance de l’autre et mériterait plus que jamais le nom d’amour.

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