Les extra-terrestres qui avaient tant lu sur l’amour
des hommes voulurent savoir ce qu’il en était. L’amour est mort ! Déclara
le Rapporteur, croyant par là couper court à tout ce sentimentalisme, et
veillant à ne pas entrer dans une de ces discussions oiseuses sur l’amour où il
avait été trop souvent entraîné pendant son séjour parmi les hommes, mais les
extra-terrestres n’entendaient pas en rester là. Le Rapporteur parlait-il comme
parlait Zarathoustra et, en disant l’amour est mort, voulait-il dire ce que voulait
dire Zarathoustra quand il disait que Dieu est mort, c’est-à-dire, non pas que
Dieu était mort (autant eût-il déjà commencé par exister), mais que la croyance
en Dieu était morte. Oui ! C’était bien ça, rétorqua le Rapporteur, les
hommes ne croyaient plus en l’amour ou, pour être plus juste, plus rien n’était
fait pour qu’ils continuent à y croire bien longtemps. Le Rapporteur parla
alors aux extra-terrestres de la désacralisation de l’amour, de l'amour avant le mariage, de ce qu’on ne se
mariait plus avant de consommer, puis, de la marchandisation de l’amour sur Internet
ou chacun donnait sa valeur marchande à l’estimation de tous. Le Rapporteur dû
néanmoins admettre, par honnêteté pour la charge qui lui incombait de rapporter
ce qu’il avait entendu, que les hommes continuaient à parler de leur moitié ou
de complémentarité et, pire encore, de dire : c’est la femme de ma vie ou
c’est l’homme de ma vie, mais, comme leur vie se prolongeait plus
qu’autrefois, et qu’ils y avaient entre eux aussi plus d’échanges et plus de
liberté dans les échanges qu’autrefois, une autre femme ou un autre homme
arrivaient dans leur vie donnant alors un cinglant démenti à toute cette histoire
puérile de c’est la femme de ma vie ou de c’est l’homme de ma vie. Mais le
Rapporteur dû aussi rapporter que c’est avec la même conviction que les hommes
continuaient à le dire et parlaient des coups précédents comme de coups
d’essais, de tentatives malheureuses ou avortées. C’est, dit le Rapporteur, que
les croyances ont la peau dure, mais oui, il n’y avait pas de doute là-dessus,
on assistait à la lente agonie de l’amour entre les hommes, et il en avait pour
preuve que dans ces temps de transition les hommes ne savaient plus très bien
quelles attitudes adoptées vis-à-vis de l’amour. Et toujours se formait le camp
des conservateurs et celui des réformateurs, mais aucun d’eux n’auraient pu
dire où ils allaient. Et toujours il y avait les faux dévots de l’amour qui par
devant affichaient à l’amour une fidélité sans reproches ni concessions, mais
qui faisaient, selon l’expression consacrée, des bêtises derrière l’église. Et
toujours les va-nu-pieds ne trouvaient pas chaussure à leurs pieds. Et toujours
les riches étaient richement chaussés ayant à leurs pieds une femme et des
maîtresses. Et l’on ne pouvait empêcher non plus que chacun se fasse une idée
de l’amour selon le bonheur qu’il avait eu en amour. Mais il semblait cependant
que pour tout le monde et plus que jamais l’amour fit problème. C’était aussi,
dit le Rapporteur, parce que tout le monde continuait à chercher une solution
dans l’amour. Comme les hommes, expliqua le Rapporteur, avaient pu chercher en
Dieu une solution à leurs problèmes, ils continuaient à chercher une solution à
leurs problèmes en l’amour, et ceci d’autant qu’il ne comptaient plus sur Dieu
pour les résoudre. Mais on aurait dit qu’il n’y avait que la religion pour
offrir aux hommes comme solution, et Dieu et l’amour, et qu’en mettant fin à
leur croyance en Dieu ils avaient aussi mis fin en leur croyance en l’amour,
qui en se désacralisant aurait perdu de sa superbe pour être livré en pâture
aux hommes, aux hommes qui investissant l’amour le ramenaient ainsi à leur
dimension d’homme. Et souvent en effet, rapporta le Rapporteur, quand les
hommes parlaient d’amour ils parlaient de sexe, et il n’y avait pas plus
d’amour que de guerre des sexes, et, comme en toute guerre, il y avait pénurie,
pénurie de femmes pour les hommes, et pénurie d’hommes pour les femmes. Le
Rapporteur rapportait des conditions de vie exécrables sur terre pour l’amour
et conclut que l’amour devenait invivable sur terre, que le mieux était que
l’on n’entende plus parler de l’amour comme de Dieu, qu’il n’y avait que
débarrassés de ces anciennes croyances que les hommes pourraient être libres et
non seulement parler de liberté sexuelle mais la vivre pleinement et au grand
jour. Le Rapporteur rapportait encore n’avoir connu que des libertins qui
étaient davantage esclaves de leur sexe qu’affranchis du sexe qui était ce à
quoi devait tendre la liberté sexuelle : à ce qu’une fois libre, et chacun
pouvant en disposer à loisir pouvait s’en affranchir, l’homme pu passer à autre
chose ou à l’étape suivante qui serait la véritable connaissance de l’autre et
mériterait plus que jamais le nom d’amour.
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