Je croyais être sur la terre ferme et j’étais sur des
sables mouvants, dit le Rapporteur aux extra-terrestres, car il n’y a rien qui
ne cède sous les pas de la connaissance, et même l’amour et l’amitié s’avérèrent
à leur approche n’être pas aussi solide qu’ils le paraissaient. On ne fait que
s’y enliser. Et j’ai vu, poursuivit le Rapporteur, beaucoup d’hommes s’enliser
dans des relations qu’ils croyaient approfondir avec le temps quand ils ne
faisaient avec le temps que de s’y enfoncer imperceptiblement comme on
s’enfonce dans les sables mouvants. Tu es mon ami, disait son ami, et il
le voulait alors attacher et tromper comme jadis l’on attachait et trompait par
la Foi. Parce qu’il n’y a pas de foi que la Foi, et si les hommes ont perdu la
Foi ils sont toujours foi en l’amour et en l’amitié, et par l’amour et l’amitié
sont trompés, non par ceux qui avec eux partagent cette foi, mais par ceux qui
ne l’ont pas. Et comme il est toujours des hommes qui ont la foi il en est
aussi toujours qui ne l’ont pas. C’est que l’amour et l’amitié en soi n’est pas
une chose mauvaise, pas plus que ne l’était la Foi. Et c’est une comédie que
j’ai souvent vu jouer par des hommes qui ignoraient jouer la comédie. C’était
les plus honnête des hommes mais aussi les plus trompé. Et surtout, ce
n’étaient pas les meilleurs comédiens, loin s’en faut. Pour cela il fallait ne
pas être dupes, savoir y mettre des artifices, car ceux-là seul qui ne
croyaient pas plus en l’amour qu’en l’amitié avait l’art de rendre réel ce qui
à leurs yeux ne l’était pas, mais qu’ils voulaient donner à voir. Et comme ils
avaient le pas léger jamais ils ne s’enlisaient dans l’amour comme dans
l’amitié. Mais qui connaît, commenta le Rapporteur, spectacle plus cruel que de
voir s’enfoncer ceux qui aiment d’un amour véritable. Cependant, de vrais
comédiens, qui avaient pour profession de jouer, représentaient ensuite sur
scène ces cruautés pour en régaler le plus grand nombre. Et en matière de
cruauté les hommes montraient une créativité et un raffinement inégalés. J’ai
vu, rapporta le Rapporteur, à ces spectacles beaucoup de gens pleurer et
c’étaient sans doute ceux qui croyaient en l’amour et en l’amitié ; mais
j’en ai aussi beaucoup vu rigoler, et c’était sans doute ceux qui ne croyaient
pas plus en l’amour qu’en l’amitié. Mais il y en avait aussi qui tour à tour
riaient et rigolaient, ou riaient aux larmes, ou étaient secoués on ne savait
si par le rire ou par les larmes. C’est que la nature humaine m’apparut si
molle et si façonnable (en ses parties humides), si peu consistante et friable
(en ses parties sèches), qu’elle pu se défaire de toutes les manières
imaginables sans que l’on pu savoir réellement de quelle matière elle était faite. C’est pourquoi je crois, finit
par dire le Rapporteur aux extra-terrestres, que les êtres humains ne sont pas
tant des êtres d’amour que des êtres de boue, d’où l’impression que l’on peut
avoir à les connaître de toujours s’y enfoncer sans jamais en toucher le fond.
Les extra-terrestres eux-mêmes ne surent s’il fallait rire ou pleurer de ce que
le Rapporteur venait de leur rapporter tant cela, une fois de plus, ne
coïncidait pas avec l’idée sentimentale et romantique qu’ils s’étaient faite de
l’homme à partir de leurs nombreuses lectures et jugèrent que c’était de
n’avoir ramené avec lui ni homme ni femme qu’il pu aimer, et que cela
commençait à lui peser d’être seul comme il l’était. C’est que depuis son
retour parmi eux le Rapporteur vivait confiné au point que certains
extra-terrestres en vinrent à penser qu’il avait connu l’amour et l’amitié des
hommes et qu’il en était chagrin, comme celui qui en ferait son deuil.
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