J’ai souvent entendu dire qu’il y avait dans notre
pays des lois que de les avoir appliquées on n’aurait pas eu à prendre des
mesures plus mauvaises parce que plus restrictives. Ainsi cette mesure
d’urgence et de circonstance, cette mesure de confinement qui dans les faits
est non pas irrecevable mais mauvaise en cela même qu’elle est inapplicable
quand le propre de toute loi ou règlement est de pouvoir l’être appliqué, or
comment peut-on prétendre empêcher les gens de sortir de chez eux et cela, qui
plus est, jusqu’à une date indéterminée, prenant ainsi toutes les formes d’un
emprisonnement à perpétuité. Il y a par contre une loi contre les attroupements
bien connue des agents de sécurité du métro qui permettait d’exiger de ceux qui
stationnaient sur les quais, c’est-à-dire qui avaient laissé passer un métro
sans le prendre, de prendre la prochaine rame, ce qui équivalait à une durée de
stationnement très courte sur les quais si l’on considère qu’il passe un métro
toutes les deux minutes. On pourrait tout aussi bien s’en prévaloir pour tous
ceux qui stationnent sur les plages ou sur les pelouses et ne l’appliquer pas
plus longtemps cette loi contre les attroupements que les dits agents de
sécurité n’ont été appelé à la faire appliquer dans le métro, c’est-à-dire avec
circonspection et mesure, car il en va des lois comme des plaisanteries quand
on dit que les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures.
Aussi sur les routes on a déjà entendu parler de cette
fameuse distance de sécurité entre les voitures qui est celle que l’on demande
maintenant de respecter entre les personnes. On sait qu’elle n’est pas toujours
respectée entre les voitures, comment pourrait-on s’étonner alors qu’elle ne le
soit pas plus entre les personnes. Mais de l’avoir fait appliquer plus
rigoureusement sur les routes permettrait sans doute qu’elle soit aujourd’hui
mieux observée. Tout cela pour redire qu’il y a dans notre pays des lois que de
les avoir appliquées on n’aurait pas à prendre des mesures plus mauvaises parce
que plus restrictives : si les gens gardaient leur distance la mesure de
confinement pourrait être considérée comme nul et non avenue. Mais si les
français ne sont pas des japonais ils ne sont pas non plus des russes qui
s’embrassent sur la bouche. Et ne leur a-t-on pas trop souvent reproché
justement d’être trop distant, sans compter le mépris naturel qui fait que ceux
qui se voient font comme s’ils ne se voyaient pas et changent de trottoirs, ce
qui est déjà chose courante en temps normal. Il faut de la mesure en toute
chose et il n’est peut-être pas utile d’en ajouter beaucoup en matière de
distance.
Par contre, en matière de solidarité il y aurait
beaucoup à dire et à redire aussi. Cet appel à la solidarité général comment ne
pourrait-elle pas ressembler davantage à un appel à une peur généralisée. Et
ici encore comment peut-on en appeler brutalement, soudainement à la
solidarité, dans une société faite de concurrence et de compétitivité ou chacun
est encouragé à faire mieux que l’autre, c’est-à-dire à lui être opposé :
que le meilleur gagne. Cette solidarité ne pouvant donc être positive ou
altruiste ne peut être que négative et égoïste. Ne pouvant se prévaloir des
bons sentiments, de la générosité des sentiments que d’aucun n’a pour son
prochain, ou chacun a peur et ayant peur lui-même veut faire peur à l'autre pour qu’il soit
solidaire. Des infirmières aussi choquées par le manque de solidarité que
tenaillées par la peur ont fait circuler sur les réseaux sociaux des images de malades du Coronavirus à l’état terminal. Que chaque vie qu’elle sauve leur soit éternellement
reconnaissante. Que l’état leur accorde cette prime des mineurs que les agents
RATP qui ne vont jamais au charbon perçoivent car elles vont au charbon. Que
l’état leur accorde aussi la médaille d’honneur, car il peut être assuré
qu’elles ne l’auront pas démérité. Mais pour l’amour du ciel qu’elles ne
fassent pas de la solidarité un sentiment motivé par la peur de l’autre, de
s’en tenir éloigné, mais qu’au contraire la solidarité nous rapproche quand
tout voudrait que l’on s’éloigne. Et alors seulement nous serons de tout cœur
avec elles et de tout le personnel soignant à jamais reconnaissant.
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