Le plus naturel c’est de parler pas d’écouter, mais si
votre chef vous parle vous allez l’écouter, croyez-vous qu’il en aille
différemment pour ce qui est d’écrire ou de lire : le plus naturel c’est
d’écrire pas de lire, mais si quelqu’un est investi de l’autorité d’écrire vous
allez le lire. Vous ne lirez pas tous ceux qui peuvent écrire, aussi bien
qu’ils puissent écrire, s’ils ne sont pas investis de cette autorité d’écrire,
c’est-à-dire publié, la publication de leurs écrits étant comme une
reconnaissance officielle qui déclare non pas qu’ils aient le droit d’écrire
mais que vous avez le droit de les lire. Et en les lisant vous ne faites que
répondre à cette injonction de les lire souvent accompagnée de publicité et de
critiques favorables vous y encourageant, sans compter les nombreux prix reçus
et tout ce qui brille et qui attire, mais vous croirez les lire pour ce qu’ils
ont écrit plus que pour ce que l’on a écrit sur eux, cependant vous ne lirez
pas ceux sur qui rien n’a été dit et encore moins écrit. J’entends par là que
l’autorité que l’écrit a sur vous s’appuie lui-même sur l’autorité déjà reçu
d’autres écrits. C’est qu’il n’est pas facile de vous amenez à lire. C’est
qu’il est plus facile d’écrire que de lire comme il est plus facile de parler
que d’écouter. Et pour que cela vous apparaisse encore plus clairement je dirai
qu’il est plus facile et plus naturel de penser, de suivre sa propre pensée,
que celle des autres qui est ce que vous faites quand vous écoutez quoique vous
n’écoutiez jamais guère longtemps. Par contre, on a trouvé le moyen de vous
faire écouter plus longtemps la pensée d’un autre en l’écrivant et c’est ce que
vous faites en le lisant. Et vous le lisez car il a autorité sur vous. Quand
vous croyez vous cultivez librement vous ne faites que répondre à une
injonction pour ne pas dire à une autorité. Mais laissons là l’autorité et
revenons en à la pensée, car l’autorité peut se justifier (on trouve toujours à
justifier l’autorité), et qu’il est peut-être mieux de s’ouvrir à la pensée de
l’autre que de se renfermer sur sa propre pensée et de vouloir seulement être
écouté, et de vouloir seulement parler, qui est ce que font cependant tous ceux
qui sont publiés ou écrivent avec autorité et ne cessent plus alors d’écrire
dès qu’ils ont reçu autorité à le faire, tandis que les non publiés se
découragent très vite de continuer à écrire ou dit autrement à penser dans la
longueur et la profondeur de tout esprit qui se construit en s’exprimant et non
pas, comme on le donne trop souvent à penser, en écoutant les autres
s’exprimer. L’esprit s’enrichit, certes, de la pensée des autres, mais n’apprend
pas à penser (et l’on rajoute par lui-même mais peut on penser autrement que
par soi-même) à construire une pensée, à lui donner des bases puis un souffle
puis de la profondeur. Ainsi beaucoup pensent, et sans doute n’ont-il pas tort de
le penser, qu’ils ne pensent pas. C’est qu’ils ne pensent pas autrement qu’en
lisant la pensée des autres qui elle se développe sur des pages et des pages
qu’ils lisent assidûment. C’est qu’ils mettent plus de courage et d’ardeur à
l’ouvrage (à l’ouvrage des autres qu’ils n’en mettraient au leur), qu’ils n’en
auraient à mettre s’ils écrivaient au lieu de lire, mais de cela on les
décourage. Et si certains audacieux, qui n’ont pas autorité à le faire, s’y
risque, ont a tôt fait de les décourager : au pire on en ri, au mieux on
passe sous silence ce que l’on prend pour leurs extravagances et dans le lot de
leurs amis tous lecteurs ils ne peuvent compter aucun lecteur, car ils n’ont
pas autorité à écrire, et que tout lecteur ne fait que répondre à cette
injonction de lire qui n’émane que d’écrits ayant été publiés, c’est-à-dire
ayant été autorisés à la lecture, et comme autoriser ne suffirait pas :
dont on encourage la lecture à force de propagande. Peut à cet effet nous
éclairer la définition de propagande : action exercée sur l’opinion en vue
de propager une idée… ou ensemble d’actions et stratégies destinées à
influencer ou embrigader la pensée… Souvent notre pensée est pris en otage et
quand elle voudrait s’exprimer plane sur elle l’interdit. Et tandis que celui
qui lit ressent une certaine liberté de pensée mais qui n’est pas la sienne,
celui qui écrit et tente par là de développer une pensée trop longtemps
conservée à l’état embryonnaire se trouve confronté à cet interdit. Cet
interdit lui dit qu’il est un lecteur, qu’il appartient à l’immense classe des
lecteurs, qu’il ne se prenne pas pour un écrivain, qu’il ne se croit pas
appartenir à la classe privilégiée de ceux qui ont autorité à penser, que
c’est peine perdu, que tout ce qu’il réussira à être c’est la risée de ceux qui
ne pensent pas par eux-mêmes mais par ceux qui pensent être les seuls à penser
et entendent bien le rester. Cet interdit de la pensée ou autocensure, voilà
ce qui rend à tous plus difficile, moins naturel, d’écrire que de lire, quand
en réalité c’est tout le contraire. Les écrivains ne sont-ils pas de grands
lecteurs qui fatigués de lire, qui épuisés de lire, ont un instant transgressés
cet interdit de la pensée, en écrivant pour se délasser, se reposer de la
lecture des autres, de la pensée des autres, en donnant libre cours à leur
propre pensée.
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