mercredi 4 décembre 2019

De la nature des choses comme des êtres humains

C’est hier que je me pointe à Gibert Jeune, une institution à Paris en matière de vente de livres neufs comme d’occasions, où viennent se fournir tout ce qui il y a d’étudiants ou se rappellent l’avoir été et de la liberté qu’il y a à fouiner et s’adresser au vendeur de son choix pour trouver l’objet de nos études avec le temps devenu l’objet de nos désirs, s’il ne l’était pas déjà en ces temps reculés (ainsi nommés parce que c’est en reculant dans le temps que l’on peut les retrouver). J’avais avec moi un très petit livre pour n’avoir je ne sais si jamais aimé ou jamais osé m’attaquer à des ouvrages plus conséquent, car il en va pour moi des femmes comme des livres : je n’aimerais pas tout ce qui s’étend en longueur comme en largeur et épaisseur. C’est donc un très petit livre par la forme et le fond qui s’intitule d’ailleurs De la brièveté de la vie que je montre à la petite par la taille vendeuse de mon choix en lui disant ce sont des livres pas plus grands ni plus épais que ça que je recherche. Il lui fallait à la petite un nom d’auteur, ce n’est pas par la taille ou la collection (et à l’entendre parler je me rappelais la collection de petites femmes qui avaient pu jalonner ma vie) qu’il les rangeait et par conséquent pouvait les rechercher. Bien incapable de lui donner un nom et cela aurait été un nom de femme n’ayant laissé aucun écrit derrière elle et que la petite vendeuse était trop jeune pour connaître.

Plus tard, je fus étonné de constater par moi-même qu’il ne manquait pas d’ouvrages si, petit par la taille, dense par le contenu, et que je pouvais taper une fois de plus dans le genre si prompt à me satisfaire, à répondre à mes désirs comme à s’interrompre avant que je m’en lasse. Les femmes dans ma vie, si je peux me permettre cet aparté, avaient laissé un long sillage derrière elles, comme la longue traîne d’une mariée, inversement proportionnelle, ajouterai-je, à leur taille et corpulence. Eh bien, il en va de même de ces petits ouvrages dont on croirait que je fais la publicité et dont on ne saurait dire si ce sont les petites femmes qui m’ont amené à les consulter ou l’inverse. C’est ainsi qu’une phrase lue hier dans l’un d’entre eux et m’ayant décidé à le prendre ne m’a pas encore quitté aujourd’hui mais semé ou étiré en moi sa longue suite de pensées.

 …ces dialogues où Platon fait raisonner Socrate, ces dialogues si admirés des anciens, sont aujourd’hui insoutenables, parce qu’ils sont fondés sur une philosophie fausse : car tous ces raisonnements tirés sur le bon, le beau, le parfait … traités comme des choses positives, ne signifient plus rien. Les sources du beau, du bon, de l’agréable, sont donc dans nous-même… Comme il me semblait avoir compris mais insuffisamment j’allais consulter la note qui non seulement finie par m’éclairer tout à fait mais réveiller en moi ce que l’excitation initiale laissait augurer de meilleur comme de pire Les termes de beau, de bon, de noble, de grand, de parfait sont des attributs des objets, lesquels sont relatifs aux êtres qui les considèrent.

Je trouvais, et c’est une opinion qui n’engage que moi, que ce qui y était dit des objets pouvait être dit des personnes et par la même changer notre point de vue sur les personnes comme il avait changé notre point de vue sur les objets. Elle est bonne celle-la. Quand il disait elle est bonne celle la c’est qu’il voulait se la faire. Je ne sais pas si l’on dit toujours elle est bonne celle la mais grâce à cette expression la transition est faite entre un objet et une personne devenue objet sexuel d’une autre personne qui dit d’elle elle est bonne celle la et qui aurait pu ajouter à son usage personnel ou qu’elle n’était bonne qu’à ça. Et qui ne confondait pas alors la nature de la personne avec la considération qu’on en avait. Et la pauvreté de notre relation si elle s’arrêtait à l’objet et déconsidérait la personne on l’attribuait à la personne elle n’était bonne qu’à ça. 

Quant à Oscar, un grand black que je connaissais et appréciais, il se plaignait à moi des femmes superbes que je le voyais ramener avec lui dans les locaux de la RATP après la fermeture. Comment pouvait-il s’en plaindre lui qui par ailleurs ne s’en privait pas ? Tout simplement parce qu’elles le prenait pour un bon coup. Et la pauvreté de leur relation malgré le plaisir qu’il en tirait lui déplaisait parce que loin d’être bête il avait conscience qu’elle entraînait inévitablement qu’on pense de lui qu’il n’était bon qu’à ça. Et pardonnez-moi d’en terminer par ce vilain jeu de mot qui est une reprise de la note précédente : les attributs des objets sont relatifs aux êtres qui les considèrent. Celles qui ne voyaient que ces attributs ne voyaient par conséquent pas la personne d’Oscar et ne la voyant pas sinon à travers leur relation avec ses attributs finissaient par les confondre avec lui sans songer un instant que cela ne pouvait être que le fait de leurs rapports sexuels et que si leur rapport humain venait à changer la considération qu’elles pouvaient avoir de la personne pouvait elle aussi changer, elles pouvaient voir en lui autre chose que ses attributs.

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