vendredi 6 décembre 2019

Ces champions qui nous font rêver

Ces champions qui nous font rêver. Avec eux notre rêve tombe quand ils sont convaincus de dopage. Ce ne serait plus alors des champions mais des tricheurs. C’est mal connaître ce que c’est qu’un champion. Le champion plus que tout autre veut être un champion et c’est cela même qui fait de lui un champion. Beaucoup d’autres s’arrêtent là où il continue à aller de l’avant, rien ne lui fait obstacle. Mais notre image du champion est pure. C’est cette image qui est détruite par les révélations qui nous sont faites sur le champion. Cela me renvoie à Claude Lévi Strauss, était-ce lui cet ethnologue qui rapporta que des « peuplades primitives » ne voulaient pas être prises en photo ? Que ferait-on de leur image ? Eh bien, que fait-on aujourd’hui de l’image de nos champions pour faire tomber nos champions ? Ils sont aussi suspects de dopage que celui qui s’est enrichi de s’être enrichi au détriment des autres, d’avoir triché, voir d’avoir volé les autres ; le champion leur a volé la victoire.

Ce n’est pas là une conversation de philosophes. J’étais en salle de musculation. Couché sur le banc et sur le côté il faisait ses élévations latérales un haltère de 10 kilos à la main, puis changeait de côté. Quatre fois il avait été champion de France de culturisme et il trouva entre deux répétitions la force de me dire : dopés ou pas dopés ils auraient été champions. C’était pas faux. J’avais connu un type qui m’avait demandé de lui faire une injection de testostérone avant l’entraînement et je lui rapportais ce qu’il m’avait dit alors : que peu importe après, qu’il voulait briller comme une étoile au firmament. Seulement je n’ai plus entendu parler de lui. Il n’a pas brillé au firmament. Peut-être même est-il mort d’une overdose. Conclusion : il ne suffit pas de se doper pour être un champion. Maintenant peut-on être un champion sans se doper ? Rien de moins sûr. La gloire est aussi suspecte que la fortune, d’ailleurs ce mot de fortune signifiait à la fois hasard, destinée et gloire avant qu’on ne le réduise à ne plus vouloir dire qu’argent, c’est-à-dire avant que l’on ne réduise tout qu’à une question d’argent.

Il n’y a pas loin de là à penser que tout le monde n’agit que pour l’argent. Je me refuse quant-à moi à le croire quand beaucoup l’avouent ignorant eux-mêmes le but véritable de leurs actions, tellement ils sont conditionnés par leur époque. Il y a dans la salle de musculation un chef d’entreprise qui a été gêné quand je l’ai tutoyé. Couché sur le banc et sur le dos il soulevait une barre lourdement chargée au-dessus de sa poitrine. Il arquait le dos et trichait un peu en faisant aussi rebondir la barre sur sa poitrine. L’exploit d’un instant pourrait lui coûter cher, peu importe, il y mettait le prix à payer. Un prix que je m’étais toujours refusé de payer sans pourtant cesser d’espérer être un champion. Mais j’étais jeune et ne savais pas encore ce que c’était qu’un champion. Je ne savais seulement que bien exécuter le mouvement du développé couché.

Respect monsieur le chef d’entreprise. Dix fois moins chargée et sans tricher mais avec de l’entraînement jamais je n’ai soulevé une telle barre au-dessus de ma poitrine. Ce n’est pas parce que l’on côtoie des champions ou des chefs d’entreprise que l’on doit se sentir autorisé à les tutoyer. Il n’est pas venu chercher de l’argent mais du respect, plus que du respect de l’admiration : vanité tout est vanité. Mais sans orgueil ou vanité qui chercherait à être mieux que l’autre, c’est-à-dire à le dépasser, et pour le dépasser ne serait amené à se dépasser soi-même, quitte à tricher s’il le faut. La tricherie si nécessaire n’est qu’une infime partie constitutive du champion, voilà ce que je voulais dire. Doit-on au nom de cette infime partie faire tomber les champions auxquels on voue aujourd’hui un culte comme on rendait aux divinités dans l’antiquité.

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