J’envisagerai leur relation d’un double point de
vue : du point de vue du discours, car comme tout être humain ils sont
dotés de la parole et d’une certaine intelligence et sensibilité ; du
point de vue de l’instinct, car ils ne cessent pas moins d’appartenir, bien
qu’ils ne s’en réclament pas, à l’espèce animale. Bien entendu, c’est l’instinct
qui prévaudra sur le discours, le discours n’étant qu’une façade, ne servant
qu’à le camoufler à leurs yeux comme aux yeux de tous, et c’est cela qu’il m’a
apparut intéressant de démontrer en racontant leur histoire et relation sous ce
double point de vue du discours et de l'instinct.
Une mère eut trois enfants. Le premier vint au monde
quand son amour pour le mâle était plus fort que tout. Son instinct maternel si
tant est qu’elle en eut un à ce moment là fut étouffé. Son instinct maternel
n’aurait pas eu alors le temps de naître et de se développer. Mais si c’est un instinct en
quoi est t-il nécessaire qu’il naisse et se développe, puisqu’il doit préexister en
puissance, surtout si l’on entend par se développer qu'il existe quand il était inexistant. Elle tenta alors de s’en débarrasser. C’était un petit animal
chétif et maladif qui n’était de toute façon pas fait pour la vie.
Elle échouera néanmoins, quoique de peu, dans ses
nombreuses tentatives criminelles dont la pire, qui pourtant n’est pas
considérée comme telle, est l’abandon. C’est que le
fils ne devait pas être lui non plus, et cela contre toute attente, dépourvu de
tout instinct de survie. Deux ans après arriva un autre petit animal, son
frère, de constitution plus robuste, plus apte à vivre, et par conséquent mieux
reçu par la génitrice et le géniteur. Mais il faudra attendre le troisième pour
parler véritablement d’amour ou d'instinct maternel
qui se prodigua en caresses, soins et attentions particulières.
Le point de vue de la mère, quand il fut en état de s’exprimer, ou de trouver son expression légitime, et
qu’ils furent en état de le recevoir, fut que les deux premiers ne valaient pas
grand-chose et ne méritaient par conséquent pas grand-chose, quand le troisième
était à proprement parler un amour. Il s’avéra en effet qu’ils reçurent si bien
ce message qu’ils ne firent tous deux rien de bon dans la vie. Au décès du mâle
dominant la femelle gardant pour elle partie des biens réserva donc l’autre
partie à celui qu’elle chérissait. C’était, à l’entendre dire, le seul a avoir
jamais fait quelque chose pour eux et à leur avoir témoigné de l’affection. Voilà pour ce
qui est de l’ordre du discours justificateur des pires injustices humaines.
Mais si l’on regarde du côté des instincts, c’est-à-dire du côté purement
animal, on peut dire que l’animal ne se trompait pas, comment l’instinct même
maternel pourrait t-il se tromper ? C’était en effet le plus apte des
trois à conserver, voire à faire prospérer le patrimoine familiale. Il s’agit donc bien
d’un instinct conservateur sous couvert d’un discours justificateur et
moralisateur et, qui sait, si aussi d'un prétendu amour maternel.
Mais assez parlé de la mère, parlons du fils. De chétif
et maladif, il ne passa pas comme par miracle, les miracles n’existent pas, à
l’être fort et en bonne santé qu’il semblait être devenu avec le temps aux yeux de tous. Le
culturisme lui en donna néanmoins toutes les apparences. Il n’eut pu mieux
choisir. Dans toute autre discipline sportive les qualités physiques
supérieures d’êtres robustes et en bonne santé l’auraient vite dissuadé de
persévérer dans ses efforts quand là il dissuada tout être robuste et en bonne
santé (son frère le premier) de s’en prendre à lui. Ce choix ne fut néanmoins
pas le résultat d’un calcul ou d’une réflexion mais plutôt d’un instinct de
survie. Sinon comment expliquer qu’un être plutôt timoré, si peu destiné à en
montrer et à jouer de ses apparences, se fut dirigé vers une activité sportive qui
elle ne vise pas (en tout cas pas directement) à développer les qualités
physiques telle que force et vitesse mais plutôt une forte musculature faisant
impression. Il ne pouvait pas les avoir ces qualités mais seulement donner
l’impression de les avoir, c’était chose faite et sa survie assurée dans ce
monde de brutes ou dans l’espèce animale.
Il n’en continua pas moins à développer le discours des faibles, un discours où il prenait le
parti des faibles, ce qui ne lui correspondait plus, où il ne pouvait plus se
reconnaître : n’avait t-il pas tout fait pour être fort ? Il était
maintenant en porte à faux avec ce discours, et son instinct n’avait t-il pas
toujours fait que l’en éloigner ? En d’autres termes : par instinct
il n’avait fait que s’en défendre d'être faible. Inversement, sa génitrice aurait toujours eu
le discours des forts, des puissants, où elle prenait le parti des forts, des
puissants, le rejetant à ce titre. Pas vraiment, elle parlait d’amour, de
sentiments. Comme quelqu’un qui n’aurait écouté que son cœur pas ses instincts.
Était t-elle elle-même la dupe de son discours ? On ne chercherait qu’à
tromper ses instincts par le discours, qu’à les camoufler, se les camoufler,
car l’on ne peut pas cependant y échapper, personne ne peut y échapper, pas
plus le fils que la mère, et en cela ils ne sont pas bien différents.
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