lundi 18 novembre 2019

Le passeur

Quand il cessait de se considérer comme son fils il voyait en son père un parfait inconnu et sûrement pas un passeur. Son père était pourtant un enseignant et, d'ailleurs, parmi les enseignants, ceux dont il était censé avoir reçu un enseignement, il ne comptait aucun passeur. S'il affectionnait ce mot de passeur ce n'était pas non plus dû à la mythologie grecque. Qu'il aille au diable celui qui l'aiderait à franchir l'Achéron, la mort n'était pas son truc. La vie oui, et sa transmission, parce que le passeur ne lui avait pas transmis que des connaissances mais des connaissances vivantes : sa vie à travers ces connaissances et ces connaissances à travers sa vie.

Des connaissances qui cessaient d'être exemplaires pour être entachées de vie, souillées de vie, pétries de vie ; qui avaient le goût de la vie, jamais insipides, inodores, incolores, parfois âpres, rugueuses, douces ou au vitriol, aux senteurs multiples mais jamais pures, plutôt viciées comme l'air que l'on expire. Pas de prétendue pureté. Pas de prétendue objectivité. Pas de mensonge officiel. Qu'un sang impur abreuve le sillon des connaissances que traçait, que creusait, en lui le passeur comme un animal de labour sur un sol encore inculte.

Inattendu passeur. Grand jouisseur de la vie de l'esprit, de l'esprit fait corps, c'est-à-dire rendu à la vie, à ses humeurs, à son tempérament, qui lui a fait aimer aveuglément, jusque dans sa chair, jusque dans son sang, sans froide lucidité, sans détachement, ce qu'il sait, car il n'y a rien qu'il ne sache qui ne soit de lui. Il n'y a rien non plus qui ne soit attaché à un lieu, à une certaine heure du jour ou de la nuit. Il n'y a pas de connaissance en lui qui ne soit circonstanciée. Toujours lourde de chaleur humaine, pas de froid rappel des connaissances.

Qu'il se sente gros de connaissances comme une femme enceinte jusqu'aux yeux,  et à son tour porteur de vie qu'il soit un passeur.

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