mercredi 23 mai 2018

L'histoire des pauvres


Il parlait, elle l'écoutait. Non ! Il parlait et elle ne l'écoutait pas. Ce n'était pas l'histoire qu'elle voulait entendre. L'histoire des riches. Elle n'aimait que l'histoire des riches. Celle du prince Harry par exemple qu'elle avait à peine hier et pendant des heures regardé et écouté à la télé ; ou cette autre plus ancienne qu'on lui avait sans doute aussi à longueur de journée et depuis sa plus tendre enfance rabâchée : celle des riches colons d'Algérie et des pauvres algériens, après, qui ont dû émigrer. L'Algérie était l'histoire des riches. L'émigration, l'histoire de l'émigration était l'histoire des riches. Mais son histoire à lui était l'histoire des pauvres. Il lui disait qu'avant les émigrés d'aujourd'hui il y avait eu les émigrés d'hier et qu'ils étaient eux, les pauvres, tous fils ou petit-fils ou arrière-petit-fils, non pas de riches colons d'Algérie, mais d'émigrés. Que des parents à lui, avant que les siens ne viennent en France, étaient allés en Algérie, et que ce n'étaient pas les riches colons que l'histoire rapportait. Mais elle ne l'écoutait pas. Il l'employait pour qu'elle s'occupe de sa femme qui était malade et encore hier elle lui avait demandé de l'argent. C'était à ses yeux, à n'en pas douter, un riche colon d'Algérie, un exploitant qui l'exploitait. Et son histoire des pauvres ne la faisait pas rêver. Peut-être aurait t-elle voulut qu'il soit son prince charmant. Et à défaut, à défaut qu'il banque. Elle ou sa sœur, comme dit la fable, l'avait même appelé le baron, sans doute par référence au baron de Rothschild. L'histoire des riches, c'était tout ce qui l'intéressait, on ne sortirait pas de là. Qu'il banque. Lui c'était Rothschild et elle la Beurette de service. Voilà comment l'histoire se rejouait entre eux. Voilà comment il ne voulait pas que l'histoire se rejoue entre eux. Alors il parlait et elle l'écoutait. Non ! Il parlait et elle ne l'écoutait pas.

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