Il parlait,
elle l'écoutait. Non ! Il parlait et elle ne l'écoutait pas. Ce
n'était pas l'histoire qu'elle voulait entendre. L'histoire des
riches. Elle n'aimait que l'histoire des riches. Celle du prince
Harry par exemple qu'elle avait à peine hier et pendant des heures
regardé et écouté à la télé ; ou cette autre plus ancienne
qu'on lui avait sans doute aussi à longueur de journée et depuis sa
plus tendre enfance rabâchée : celle des riches colons
d'Algérie et des pauvres algériens, après, qui ont dû émigrer.
L'Algérie était l'histoire des riches. L'émigration, l'histoire de
l'émigration était l'histoire des riches. Mais son histoire à lui
était l'histoire des pauvres. Il lui disait qu'avant les émigrés
d'aujourd'hui il y avait eu les émigrés d'hier et qu'ils étaient
eux, les pauvres, tous fils ou petit-fils ou arrière-petit-fils, non
pas de riches colons d'Algérie, mais d'émigrés. Que des parents à
lui, avant que les siens ne viennent en France, étaient allés en
Algérie, et que ce n'étaient pas les riches colons que l'histoire
rapportait. Mais elle ne l'écoutait pas. Il l'employait pour qu'elle
s'occupe de sa femme qui était malade et encore hier elle lui avait
demandé de l'argent. C'était à ses yeux, à n'en pas douter, un
riche colon d'Algérie, un exploitant qui l'exploitait. Et son
histoire des pauvres ne la faisait pas rêver. Peut-être aurait
t-elle voulut qu'il soit son prince charmant. Et à défaut, à
défaut qu'il banque. Elle ou sa sœur, comme dit la fable, l'avait
même appelé le baron, sans doute par référence au baron de
Rothschild. L'histoire des riches, c'était tout ce qui
l'intéressait, on ne sortirait pas de là. Qu'il banque. Lui c'était
Rothschild et elle la Beurette de service. Voilà comment l'histoire
se rejouait entre eux. Voilà comment il ne voulait pas que
l'histoire se rejoue entre eux. Alors il parlait et elle l'écoutait.
Non ! Il parlait et elle ne l'écoutait pas.
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