C'était un petit yorkshire
doux et malicieux, qui parlait peu mais écoutait son maître,
quoique pas toujours ; les yorkshires ne sont pas bêtes mais
têtus. Il ne lui manquait que l'usage de la parole. C'est ce que
l'on dit. Mais P disait simplement : il y a assez d'humanité dans
l'œil de mon chien. A tous deux, lors de la promenade matinale, il
leur arrivait de croiser Bouvard et Pécuchet. C'est comme cela que P
les appelait. Deux messieurs d'un certain âge ou plutôt d'un âge
incertain, où le temps ne semble plus compter ou plutôt où le
compte à rebours semble avoir commencé, comme si au bout du compte
tout allait s'effacer. Ils conversaient. Cela les faisait s'arrêter
parfois comme pour mieux ponctuer leurs propos qui reprenaient
ensuite de plus belle. P avait plaisir à les voir, un plaisir amusé.
Ce plaisir amusé était partagé. On se saluait au passage. Et
Bouvard et Pécuchet avait toujours une plaisanterie à faire sur le
petit york. P ne pouvait s'empêcher de penser que l'un ou l'autre
aurait peut-être préféré sa compagnie ou peut-être seulement était t-il pour eux un sujet à débat : n'y a t-il
pas plus sage compagnie que celle d'un chien ? Son maître
n'était t-il pas le plus heureux des hommes ? Mais tandis
qu'ils diraient cela Bouvard et Pécuchet seraient à n'en pas douter
les plus heureux des hommes, perdus dans leur conversation comme P
pouvait se perdre dans l'œil de son chien et s'y retrouvant comme P
pouvait se retrouver dans l'œil de son chien, enfin trouvant dans
leur conversation assez d'humanité comme P pouvait trouver assez
d'humanité dans l'œil de son chien.
Mais en
regardant dans l'œil de son chien qui parlait peu, pour ne pas dire pas du tout, que devait y trouver P sinon ces
longues plages de silence et au loin le rivage où viennent s'ébattre
des propos aussi vagues que les vagues. Sans doute charmé par ses sonorités, par son allant, par son allant et venant,
voyant dans ce mouvement naturel de la langue quelque chose qui
puisse avoir un sens, une beauté, séduit, attiré, il aurait voulu s'en
approcher, puis en homme du vingt et unième siècle, se refrénant,
se reprenant, il se dirait enfin, comme pour se consoler d'être
seul : il y a assez d'humanité dans l'œil de mon chien.
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