jeudi 10 mai 2018

Le personnage de roman


Ces gens qui ont vécu ils sont chargés comme des revolvers ou comme des ivrognes, et toi tu as l'haleine fraîche et tu regrettes. Edith Piaf chantait : je ne regrette rien. Il faut avoir vécu pour ne rien regretter. Le lâcher prise. C'est la vie qui se brise. On ne peut pas mourir intact. Lâche prise. C'est étrange. Tu as l'impression qu'ils sont dans la vie et que toi tu n'y es pas. C'est comme d'entendre chanter les oiseaux le matin pour toi qui ne chante pas devant ta glace le matin en te rasant. Tu n'as jamais vomi non plus, comme dans les films, quand quelque chose dans la vie t'écœure. C'est que tu n'es pas dans la vie, c'est que tu n'es pas dans les films non plus, tu es dans les livres et ce que tu dis ressemble plus à ce qu'on lit dans les livres, à des paroles écrites qu'à des paroles vivantes.

C'est ainsi qu'il réalisa qu'il n'était qu'un personnage de roman. Lui qui aurait tant voulu écrire. C'était à en rire. C'était à en pleurer. Mais il était bien incapable de l'un comme de l'autre. Pas de vivre seulement d'écrire, avait t-il pensé jusque-là. Mais non, même pas ça, puisqu'il n'était qu'un personnage de roman à qui ont avait mis ces mots dans la bouche. Ces mots qui n'étaient d'ailleurs et en réalité jamais dit mais toujours écrit. Et ne seraient jamais entendus sinon peut-être un jour lus. Il se rappelait maintenant qu'on lui avait dit ça : qu'il était un personnage de roman, mais il n'y avait pas cru, pas vraiment cru, c'était une boutade. Pourtant il devait se rendre à l'évidence et d'ailleurs cela expliquerait tout et d'abord son incapacité à vivre.

Ce qui l'avait induit en erreur c'est de s'être trop longtemps pris pour un auteur quand il n'était qu'un personnage de roman. C'est un peu, pensait t-il (croyait t-il penser car même penser il ne pensait pas). Mais on va le laisser penser qu'il pense. C'est un peu, pensait t-il, comme les hommes qui se prennent pour des créateurs (et vlan pour l'auteur de ces jours) quand ils ne sont que des créatures et surtout qui croient que tout vient d'eux quand rien ne vient d'eux. Ces auteurs qui parlent de leur inspiration et après quand on leur parle de Dieu disent qu'ils ne croient pas en Dieu. En fait, ils ne croient qu'en eux, ils se prennent pour Dieu en personne. Mais lui il savait qu'ils n'étaient pas Dieu. Lui aussi il s'était longtemps cru seul au monde et redevable à personne de sa si précaire existence.

Et il avait même pensé penser par lui-même (il en rirait, il en pleurerait, s'il pouvait rire ou pleurer), comme s'il était l'auteur de ses pensées, ou croyant à son tour être inspiré quand il ne croyait pas à l'inspiration puisqu'il ne voyait pas encore qu'il n'était qu'un personnage de roman et qu'au-dessus de lui il y avait un auteur qui écrivait sa vie. Diderot ne faisait t-il pas dire déjà à Jacques le fataliste : tout est écrit là-haut sur le grand rouleau. Mais qu'est-ce qu'il écrivait mal l'auteur de ces jours, s'il avait pu il s'en serait même plaint à lui tant il ignorait les tenants et les aboutissants de tout ce qu'on pouvait lui faire vivre, car a ses yeux sa vie (si tant est qu'il puisse parler de vie et de sa vie) n'avait pas de sens, en tout cas lui ne lui en connaissait pas, bien qu'il y put lire un dessein qui n'était pas forcément le sien.

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