Ces gens qui
ont vécu ils sont chargés comme des revolvers ou comme des
ivrognes, et toi tu as l'haleine fraîche et tu regrettes. Edith Piaf
chantait : je ne regrette rien. Il faut avoir vécu pour ne rien
regretter. Le lâcher prise. C'est la vie qui se brise. On ne peut
pas mourir intact. Lâche prise. C'est étrange. Tu as l'impression
qu'ils sont dans la vie et que toi tu n'y es pas. C'est comme
d'entendre chanter les oiseaux le matin pour toi qui ne chante pas
devant ta glace le matin en te rasant. Tu n'as jamais vomi non plus,
comme dans les films, quand quelque chose dans la vie t'écœure.
C'est que tu n'es pas dans la vie, c'est que tu n'es pas dans les
films non plus, tu es dans les livres et ce que tu dis ressemble plus
à ce qu'on lit dans les livres, à des paroles écrites qu'à des
paroles vivantes.
C'est ainsi
qu'il réalisa qu'il n'était qu'un personnage de roman. Lui qui
aurait tant voulu écrire. C'était à en rire. C'était à en
pleurer. Mais il était bien incapable de l'un comme de l'autre. Pas
de vivre seulement d'écrire, avait t-il pensé jusque-là. Mais non,
même pas ça, puisqu'il n'était qu'un personnage de roman à qui
ont avait mis ces mots dans la bouche. Ces mots qui n'étaient
d'ailleurs et en réalité jamais dit mais toujours écrit. Et ne
seraient jamais entendus sinon peut-être un jour lus. Il se
rappelait maintenant qu'on lui avait dit ça : qu'il était un
personnage de roman, mais il n'y avait pas cru, pas vraiment cru,
c'était une boutade. Pourtant il devait se rendre à l'évidence et
d'ailleurs cela expliquerait tout et d'abord son incapacité à
vivre.
Ce qui
l'avait induit en erreur c'est de s'être trop longtemps pris pour un
auteur quand il n'était qu'un personnage de roman. C'est un peu,
pensait t-il (croyait t-il penser car même penser il ne pensait
pas). Mais on va le laisser penser qu'il pense. C'est un peu, pensait
t-il, comme les hommes qui se prennent pour des créateurs (et vlan
pour l'auteur de ces jours) quand ils ne sont que des créatures et
surtout qui croient que tout vient d'eux quand rien ne vient d'eux.
Ces auteurs qui parlent de leur inspiration et après quand on leur
parle de Dieu disent qu'ils ne croient pas en Dieu. En fait, ils ne
croient qu'en eux, ils se prennent pour Dieu en personne. Mais lui il
savait qu'ils n'étaient pas Dieu. Lui aussi il s'était longtemps
cru seul au monde et redevable à personne de sa si précaire
existence.
Et il avait
même pensé penser par lui-même (il en rirait, il en pleurerait,
s'il pouvait rire ou pleurer), comme s'il était l'auteur de ses
pensées, ou croyant à son tour être inspiré quand il ne croyait
pas à l'inspiration puisqu'il ne voyait pas encore qu'il n'était
qu'un personnage de roman et qu'au-dessus de lui il y avait un auteur
qui écrivait sa vie. Diderot ne faisait t-il pas dire déjà à
Jacques le fataliste : tout est écrit là-haut sur le grand
rouleau. Mais qu'est-ce qu'il
écrivait mal l'auteur de ces jours, s'il avait pu il s'en serait
même plaint à lui tant il ignorait les tenants et les aboutissants
de tout ce qu'on pouvait lui faire vivre, car a ses yeux sa vie (si
tant est qu'il puisse parler de vie et de sa vie) n'avait pas de
sens, en tout cas lui ne lui en connaissait pas, bien qu'il y put
lire un dessein qui n'était pas forcément le sien.
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