samedi 14 avril 2018

P est un pleutre


P est un pleutre. Personnellement, je n'ai jamais aimé P. C'était un de ces êtres insignifiants qui peuplent l'univers de leur indifférence et s'indignent qu'on ne les remarque pas, quand en eux il n'y a rien de remarquable. Le pire, c'est quand ils arrivent à un certain âge et que, comme saisit d'un prurit d'écriture, ils se mettent en tête de laisser une trace, de préférence écrite, de leur vie.

Voyez P, des heures durant assis à son bureau à tortiller du cul sur sa chaise, cherchant ce qu'il allait bien dire de lui qui méritât d'être lu, et, ne trouvant évidemment rien, se mettant en tâche de s'imaginer une vie à la fois plus grande et moins vide, mais encore pour cela lui eût t-il fallut avoir de l'imagination ; or, c'était bien ce qui lui faisait le plus cruellement défaut.

Je ne voudrais pas trop accabler P et les siens, mais qu'ils laissent aux écrivains dignes de ce nom l'honorable tâche qui leur incombe pour que chacun puisse en les lisant se sentir plus grand, moins vide. Heureusement qu'à la crise de la cinquantaine beaucoup hésitent encore à franchir le pas qui sépare leur désir de sa réalisation, car il y a loin du statut de lecteur à celui d'écrivain et il serait pour le moins souhaitable que P en prenne au plus vite conscience, en quoi il n'aurait pas tout à fait été inutile qu'il se frotte au dure métier d'écrivain.

Comme je doute fort de lui faire entendre raison et, voyant l'embarras, pour ne pas dire, dans quel pétrin P s'est mis, voulant l'en extraire et, sachant que je ne pourrais le faire sans qu'il soit lui-même couvert de boue, de cette boue nauséabonde qui n'est pas très loin de ressembler à sa vie, d'en avoir et l'odeur et la couleur, je vais dire ce qu'il y a à dire sur P et qu'il ne dira jamais. Dommage, car n'ayant pas d'imagination tout ce qu'il lui restait était de faire preuve d'honnêteté envers lui-même et envers les autres ; et s'il voulait raconter sa vie qu'elle soit édifiante comme peut l'être celle de tous les picaros, les misérables qui ont peuplés cette terre.

Comme tout un chacun P dut faire son service militaire. Il y avait un jeune aspirant tout fringant et plein de zèle. P était un ronchon comme tous les ronchons pour qui un an de service militaire était un an de perdu et qui semblait faire de son mieux pour que cette année le fût effectivement de perdue. Tandis que le jeune aspirant tout fringant et plein de zèle semblait ravi d'être là et en profiter pleinement. Il ne se contentait d'ailleurs pas de la vivre au mieux, mais plein d'un prosélytisme aussi joyeux que contagieux eût voulu que tous en tirent le meilleur parti et, vive la patrie ! de joyeux larrons. C'était une fête et tout le monde devait être de la fête. Mais P était décidément un de ces rabats-joie, un de ces troubles-fête, un de ces empêcheurs de tourner en rond, comme il y en a tant.

P se rappelait encore de ce jeune officier qui n'était pas loin d'embrasser la carrière militaire s'il n'avait pas derrière lui de solides études qui l'en dissuada. Il avait aussi une jolie épouse ou plutôt une jolie fille aspirant a être son épouse. Et, croyez en P. P s'y connaissait en matière de jolies filles, quoique pas pour les avoir connues personnellement, mais pour les avoir croisées comme il avait croisé cette jolie fille qui demandait après le jeune aspirant tout fringant et plein de zèle. En ronchonnant, en marmonnant entre ses lèvres il avait dû lui indiquer où le trouver. Peut-être lui avait t-elle rapporté ceci, qui sait. Mais le futur notaire, c'est ce qu'il serait dans le civil et marié à cette jolie fille si tout se déroulait bien et pourquoi tout ne se déroulerait pas bien dans le meilleur des mondes et c'est dans le meilleur des mondes que vivaient le beau jeune homme et la belle jeune fille. Tandis que P. Tandis que P et les siens. Mais le futur notaire n'avait pas besoin que sa future épousée lui rapporta quoique ce soit car s'il était en guerre c'était bien contre tous les P du monde, tous les P du monde qui empuantissent le monde, parole de notaire ou de jeune aspirant tout fringant et plein de zèle.

Ce qui arriva alors à P, P ne devait pas l'oublier et ne l'oublierait jamais. Un jour de service militaire comme un autre, qui aurait pu être comme un autre s'ils ne s'étaient pas croisés dans les couloirs de la caserne où P traînait des pieds en ronchonnant, en marmonnant. Le jeune officier fougueux se retourna et, sans crier gare, lui décocha un magistral, un mémorable coup de pied au derrière. Ce n'est pas que P n'ait pas dans sa misérable vie reçu plus d'un coup de pied au derrière mais celui-ci lui fit particulièrement mal et pas que là où l'on pense. Voilà pourquoi vous verrez P, des heures durant assis à son bureau à tortiller du cul sur sa chaise, cherchant ce qu'il allait bien dire de lui qui méritât d'être lu, et, ne trouvant évidemment rien. Ne me demandez pas maintenant à moi de vous dire ce que fit P. P est un pleutre.

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