P est un
pleutre. Personnellement, je n'ai jamais aimé P. C'était un de ces
êtres insignifiants qui peuplent l'univers de leur indifférence et
s'indignent qu'on ne les remarque pas, quand en eux il n'y a rien de
remarquable. Le pire, c'est quand ils arrivent à un certain âge et
que, comme saisit d'un prurit d'écriture, ils se mettent en tête de
laisser une trace, de préférence écrite, de leur vie.
Voyez P, des
heures durant assis à son bureau à tortiller du cul sur sa chaise,
cherchant ce qu'il allait bien dire de lui qui méritât d'être lu,
et, ne trouvant évidemment rien, se mettant en tâche de s'imaginer
une vie à la fois plus grande et moins vide, mais encore pour cela
lui eût t-il fallut avoir de l'imagination ; or, c'était bien
ce qui lui faisait le plus cruellement défaut.
Je ne
voudrais pas trop accabler P et les siens, mais qu'ils laissent aux
écrivains dignes de ce nom l'honorable tâche qui leur incombe pour
que chacun puisse en les lisant se sentir plus grand, moins vide.
Heureusement qu'à la crise de la cinquantaine beaucoup hésitent
encore à franchir le pas qui sépare leur désir de sa réalisation,
car il y a loin du statut de lecteur à celui d'écrivain et il
serait pour le moins souhaitable que P en prenne au plus vite
conscience, en quoi il n'aurait pas tout à fait été inutile qu'il
se frotte au dure métier d'écrivain.
Comme je
doute fort de lui faire entendre raison et, voyant l'embarras, pour
ne pas dire, dans quel pétrin P s'est mis, voulant l'en extraire et,
sachant que je ne pourrais le faire sans qu'il soit lui-même couvert
de boue, de cette boue nauséabonde qui n'est pas très loin de
ressembler à sa vie, d'en avoir et l'odeur et la couleur, je vais
dire ce qu'il y a à dire sur P et qu'il ne dira jamais. Dommage, car
n'ayant pas d'imagination tout ce qu'il lui restait était de faire
preuve d'honnêteté envers lui-même et envers les autres ; et
s'il voulait raconter sa vie qu'elle soit édifiante comme peut
l'être celle de tous les picaros, les misérables qui ont peuplés
cette terre.
Comme tout
un chacun P dut faire son service militaire. Il y avait un jeune
aspirant tout fringant et plein de zèle. P était un ronchon comme
tous les ronchons pour qui un an de service militaire était un an de
perdu et qui semblait faire de son mieux pour que cette année le fût
effectivement de perdue. Tandis que le jeune aspirant tout fringant
et plein de zèle semblait ravi d'être là et en profiter
pleinement. Il ne se contentait d'ailleurs pas de la vivre au mieux,
mais plein d'un prosélytisme aussi joyeux que contagieux eût voulu
que tous en tirent le meilleur parti et, vive la patrie ! de
joyeux larrons. C'était une fête et tout le monde devait être de
la fête. Mais P était décidément un de ces rabats-joie, un de ces
troubles-fête, un de ces empêcheurs de tourner en rond, comme il y
en a tant.
P se
rappelait encore de ce jeune officier qui n'était pas loin
d'embrasser la carrière militaire s'il n'avait pas derrière lui de
solides études qui l'en dissuada. Il avait aussi une jolie épouse
ou plutôt une jolie fille aspirant a être son épouse. Et, croyez
en P. P s'y connaissait en matière de jolies filles, quoique pas
pour les avoir connues personnellement, mais pour les avoir croisées
comme il avait croisé cette jolie fille qui demandait après le
jeune aspirant tout fringant et plein de zèle. En ronchonnant, en
marmonnant entre ses lèvres il avait dû lui indiquer où le
trouver. Peut-être lui avait t-elle rapporté ceci, qui sait. Mais
le futur notaire, c'est ce qu'il serait dans le civil et marié à
cette jolie fille si tout se déroulait bien et pourquoi tout ne se
déroulerait pas bien dans le meilleur des mondes et c'est dans le
meilleur des mondes que vivaient le beau jeune homme et la belle
jeune fille. Tandis que P. Tandis que P et les siens. Mais le futur
notaire n'avait pas besoin que sa future épousée lui rapporta
quoique ce soit car s'il était en guerre c'était bien contre tous
les P du monde, tous les P du monde qui empuantissent le monde,
parole de notaire ou de jeune aspirant tout fringant et plein de
zèle.
Ce qui
arriva alors à P, P ne devait pas l'oublier et ne l'oublierait
jamais. Un jour de service militaire comme un autre, qui aurait pu
être comme un autre s'ils ne s'étaient pas croisés dans les
couloirs de la caserne où P traînait des pieds en ronchonnant, en
marmonnant. Le jeune officier fougueux se retourna et, sans crier
gare, lui décocha un magistral, un mémorable coup de pied au
derrière. Ce n'est pas que P n'ait pas dans sa misérable vie reçu
plus d'un coup de pied au derrière mais celui-ci lui fit particulièrement mal et
pas que là où l'on pense. Voilà pourquoi vous verrez P, des heures
durant assis à son bureau à tortiller du cul sur sa chaise,
cherchant ce qu'il allait bien dire de lui qui méritât d'être lu,
et, ne trouvant évidemment rien. Ne me demandez pas maintenant à moi de
vous dire ce que fit P. P est un pleutre.
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