P n'avait
pas de bulle. Sa bulle avait dû éclater. Cela expliquait tout. Cela
expliquait l'ostracisme. Un bien grand mot l'ostracisme. Pour parler
de bulle qui avait dû éclater. Depuis tout petit P souffrait
d'ostracisme. Ça avait dû être quand son petit-frère lui avait
piqué l'œil avec le porte-plume. Ce jour-là il avait dû aussi lui
piquer la bulle. L'œil avait pleuré, beaucoup pleuré, et peut-être
même un peu saigné. Ce jour-là P avait perdu sa bulle. Il était
devenu vulnérable. Sa mère, la mère du petit-frère, parce que ce
jour-là P avait aussi perdu sa mère, qui avait assistée à la
scène, c'était elle la maîtresse d'école, et la maîtresse
d'école avait seulement dit : ça t'apprendra a l'embêter. P aimait son petit-frère, il n'avait pas voulu l'embêter. Mais la
maîtresse d'école n'avait pas de temps à perdre avec ses
jérémiades et avait mis P au fond de la classe pour ne plus qu'on
l'entende.
Plus de
bulle. Explosé la bulle. Comme ces bulles de savon que les petits font et regardent s'élever dans le ciel, monter, monter, et qui explosent, qui finissent
toutes par exploser. P se disait bien qu'un jour la bulle de son
petit-frère et la bulle de sa mère, et la bulle de son père, et la
bulle de son autre frère, puis celle de ses amis et de tous ceux
qu'il connaissait finirait aussi par exploser. Et qu'il n'y aurait
plus de différence entre eux et lui. Mais le père de P avait crevé sans crever sa bulle et à la mère de P, qu'il ne voyait plus, il se l'imaginait encore à se
pavaner dans sa bulle. Quant à ses frères P voyait bien
qu'ils étaient dans leur bulle quand il voulait leur parler. P voyait bien que quand il voulait parler à n'importe qui il
dérangeait n'importe qui. P voyait bien que quand il s'approchait
de n'importe qui il dérangeait n'importe qui. Et c'est à cela que P savait qu'il y avait la bulle.
La bulle les
protégeait. Ils pouvaient même parler très fort dans leur
portable. Ils étaient dans leur bulle. Et pas moyen de les faire
sortir de leur bulle. Un monde unique, important et sans faille où
le monde de l'autre ne pouvait pas entrer, s'infiltrer. C'est comme
ça que P aurait parlé de leur bulle si on lui avait donné la
parole. Mais P voyait bien qu'on ne l'écoutait pas ou que ses
propos pussent être inconvenants et qu'il valait mieux les taire, ça
fait mal les coups de porte-plume, P n'oubliait pas. La bulle des
hommes politiques devait être, se disait P, surdimensionnée, une
grosse bulle comme déjà tout petit on aurait aimé en faire,
toujours de plus grosses bulles prêtes à s'élever dans le ciel, à monter, monter. Tellement
grosse que le monde entier semblait s'y refléter, mais ce n'était, pensait P, qu'une bulle parmi tant d'autres : unique, importante et sans
faille où le monde de l'autre ne pouvait pas entrer, s'infiltrer.
Voilà à
quoi P pouvait bien penser en se promenant sur les bords de Marne.
Puis il l'a vit. C'était elle, la folle des bords de Marne. Mais la
première chose que P se dit en la voyant c'est qu'elle n'avait pas
de bulle, pas de monde unique, important et sans faille. En d'autres termes : qu'elle était vulnérable et souffrait d'ostracisme.
Mais aussi, et ça c'était la meilleure, P se dit que c'était le
seul personnage publique accessible à tous, à la portée de tous.
Entrant de plain-pied, si on ne la tenait pas prudemment à distance,
à l'écart, dans la bulle de tous, n'ayant pas elle-même de bulle
l'en empêchant. Mais elle donnait à manger aux Colverts, aux cygnes
des bords de Marnes, et leur parlait comme on parle à ses ouailles.
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