lundi 16 avril 2018

La bonne distance


P se disait qu'écrire c'était parler à distance, à une distance respectable, à une distance convenable, et qu'il allait commettre l'irréparable, mais la tentation était trop forte.

Il l'avait vu, il serait plus juste de dire entraperçu à Aix-les-bains. Mais P n'avait jamais pu ou oser l'approcher. C'était une ombre farouche qui se promenait dans un Aix-les-bains en proie aux flammes du soleil d'été dont il devait se protéger. Les médecins avaient dit à P que son capital soleil était épuisé. P logeait avec sa femme dans un de ces palaces dont Aix-les-bains étaient généreux. Ils avaient connus leur heure de gloire au XIX ème siècle et début du XX ème, grâce aux cures thermales, mais chanceux étaient ceux qui au XXI ème faisaient encore office d'hôtel. Ils ne tomberaient pas en ruine. Leur noblesse, leur dignité, ne serait pas affecté par la pauvreté comme par une lèpre qui viendrait lécher leur auguste façade. Ils pourraient encore dresser longtemps leurs frontons audacieux, tout ornés de blasons, au dessus d'Aix-les-bains et projeter leur ombres majestueuses sur les petites rues pavées et commerçantes du centre ville comme leur assurant leur protection bienveillante en échange de cette petite activité fébrile et mercantile qu'ils leur fallait bien tolérer, quoique sans trop s'y mêler. C'était une noblesse désargentée qui semblait demander l'aumône aux parvenus, aux nouveaux riches, ou s'en accommoder en échange de quelques retombées économiques. Autant dire que P ne savait rien de la réalité socio-économique d'Aix-les-bains, mais ces palaces vétustes et mal entretenus lui parlaient, lui parlaient à distance, à une distance respectable, à une distance convenable, comme il convient à des palaces de le faire.

P était venu de la région parisienne, accompagné de sa femme, dans ce lieu de villégiature qu'était Aix-les-bains, pour y faire un tournoi d'échecs. Ce n'est pas qu'à Paris il n'y eu pas de tournois d'échecs mais, s'aidant d'une formule consacrée, quoique pas tout à fait appropriée, P disait vouloir joindre l'utile à l'agréable. Ce n'est pas non plus que les échecs lui fussent utile et nécessaire comme l'eau qu'on boit et l'air qu'on respire, mais il était utile et nécessaire que sa femme les toléra. Plutôt comme l'on tolère un luxe qu'il s'offrait, comme les petites rues pavés et commerçantes de la ville pouvaient supporter d'être surplomber de ces édifices aussi prestigieux pour ne pas dire prétentieux qu'inutiles, comme pour se redorer le blason. Souvent P se demandait si les échecs n'était pas un luxe qu'il s'octroyait, histoire de se redorer le blason, ne disait t-on pas en parlant des échecs : ce noble jeu ou encore le noble art des échecs. C'est pourquoi il s'insurgeait tant des lieux, à l'en croire, inappropriés où à Paris, la capitale quand même, l'on s'adonnait à ce noble art des échecs. Très souvent c'étaient des gymnases, des écoles qui accueillaient en nombre les joueurs d'échecs. Les échecs s'étaient démocratisés, popularisés. Il était loin le Café de la Régence où à Paris avant la révolution on pratiquait ce noble jeu avec excellence. Ceux qui avaient laissés leur nom dans l'histoire des échecs avaient joués au Café de la Régence . Au Café de la Régence s'y croisaient les plus grands esprits des échecs, et pas que des échecs, de la musique et de la littérature. P ne pouvait d'ailleurs pas songer autrement à X qu'il avait entraperçu que comme à un grand poète quand, en réalité, c'était un grand joueur d'échec.

Dans ce palace d'Aix-les-bains où P et sa femme allaient séjourner une bonne semaine, c'est-à-dire pendant toute la durée du tournoi, se trouvaient rassemblés les joyaux de la nation, ce que l'on faisait de mieux en matière d'échecs. Mais en France, se disait P (P avait passé la cinquantaine), les échecs n'étaient plus ce qu'ils étaient, bien sûr P se référait aux temps du Café de la Régence ; et les perles rares de la nation se trouvaient mêler aux moujiks, c'est comme ça que P appelaient les Grand-Maîtres Russes, parce qu'il lui semblait qu'ils ne faisaient pas preuve d'un grand raffinement et que Russes et rustres rimaient bien ensemble quand ils les entendaient vociférer sous les voûtes séculaires du palace hôtel. Tandis que les joyaux de France et de Navarre étaient de la plus grande discrétion. On ne parlait d'ailleurs pas beaucoup d'eux dans les médias mais des échecs à l'école ou des échecs en prison ou dans les maisons de retraite, ou pour lutter contre Alzheimer, ou je ne sais plus contre quel autre maux sécrétés par notre société de masse, de production et de consommation de masse, pensait P, tandis qu'il regrettait que X ne fit pas parti de l'équipe d'échecs de France, et qu'il ne l'eut pas là sous les yeux. Il se l'imaginait errant dans les rues … non pas dans les rues commerçantes du centre ville... mais les plus éloignées qu'il se pût du centre commerçant. A roder sûrement autour du casino, voire même il le soupçonnait de jouer au casino. Ce joueur dont Maupassant avait parlé, parler à distance, c'est comme ça que P définissait l'écriture. Ce joueur dont Maupassant avait parlé à distance et qui représentait aux yeux de P la figure du poète c'était X. Alors que P était avec sa femme, lui faisant goûter aux charmes des lieux, de la ville d'eau, qu'il l'avait amenée et se promenait avec elle sur les rives du lac, telle une ombre, surgit de nulle part et sous un soleil de plomb, apparut X. L'endroit romantique à souhait qui semblait avec lui ressusciter une autre époque devait lui convenir à merveille. P d'ailleurs ne s'étonna pas de sa présence, elle y était comme naturelle et furtive. Ils prirent le bateau, s'éloignèrent des rives du lac, et la figure du poète s'évanouit dans le lointain, mais P la savait attachée à jamais à ces rives et qu'elle serait aussi au Casino lors de la première ronde du tournoi d'échecs.

Il y eut plusieurs rondes mais jamais il n'osa approcher X. Il avait vu trop de joueurs d'échecs s'agglutiner comme des mouches autour d'un Maître d'échecs. La distance respectable, la distance convenable, ne cessait t-il pas de se répéter. Et cela l'avait maintenu à l'écart. Peut-être ne reverrait t-il plus jamais X. Alors, tu es content de ton tournoi, demanda la femme de P. Il avait fait un bon tournoi, mais elle sentait bien qu'il était triste. Les femmes sentent tout, se disait P, mais elles ignorent tout. La femme de P ne connaissait pas l'existence de X. Et P, dans ces pires moments, en venait même à se demander si X existait vraiment en dehors de son imagination, il en arrivait à douter de l'avoir vraiment vu. C'est pourquoi, des années après, quand il fut averti de sa présence à un tournoi en région parisienne, il ne put s'empêcher d'y aller une fois, rien qu'une fois et pour le voir. C'était bien la première fois que P allait à un tournoi sans y participer, pour voir quelqu'un d'autre que lui jouer. Mais était ce bien quelqu'un d'autre ou seulement le fruit de son imagination, un double qu'il se serait créé. Cela n'était pas non plus sans reposer le problème de la distance. Une société de mouches, se disait P, une société de mouches à qui on donne  de la merde, et qui s'agglutine comme si c'était de l'or, ne pouvait s'empêcher P de penser. Mais il allait y aller, il était comme les autres, il n'était pas mieux que les autres, il avait seulement résisté un peu plus longtemps à être comme les autres, mais le résultat était le même : tous des mouches et que de la merde, plus de Café de la Régence, plus de poètes, plus de Maître d'échecs ; plus que des tables et des chaises alignées, collées les unes aux autres, et, de façon aussi indifférenciée, des joueurs d'échecs devant leur échiquier jouant toujours la même partie. Comment le reconnaître alors. Comment savoir que c'était lui. S'il y avait bien une chose entre toutes dont P ne doutait pas c'était de le reconnaître. C'était la figure du poète ou encore du joueur dont avait parlé Maupassant, Maupassant un homme du XIXème siècle.

Shirazi Kamran, joueur d'échecs classé, à 2331 d'élo fide (fédération international d'échecs). Comment P réussi t-il à l'identifier, cela est une autre histoire. Toujours est t-il que Shirazi Kamran était X ou vice-versa. Une fois dissipées les brumes qui avaient longtemps entretenues en P l'image romantique du joueur, la figure du poète, qu'en restait t-il. C'est cela aussi que P appelait trop s'approcher et le risque encourut il le connaissait d'avance. Mais P, comme tout les gens de son époque était épris de vérité, n'avait que ce mot là à la bouche, la vérité à tout prix qu'ils disaient et ils avaient souvent la vérité à bas prix, à très bas prix, de quoi vous dégoûter de la vérité (qui avait un goût de merde), mais eux ne s'en dégoûtait jamais (ils auraient bouffer n'importe quoi pourvu que ce soit la vérité), c'est qu'ils amenaient la vérité à eux, à ce qu'ils étaient, pensait P, au lieu de s'élever à une vérité qui les transcenderait, mais tout ce qui était transcendant les dépassait. P avait vu X. Il n'y avait même pas son nom sur sa table, indiquant aussi sa qualité de Maître d'échecs, non c'était un joueur d'échecs comme un autre. Mais pas pour P qui l'avait reconnu du premier coup d'oeil. C'était bien lui sur qui P avait jeté tout son dévolu, son double, la figure du poète, le joueur dont avait si bien parlé Maupassant, qui lui savait garder ses distances. P avait enfreint cette règle d'or, mais d'un autre âge, l'âge romantique de la littérature et des échecs. Il voyait bien, P était peut-être le seul à se rendre compte que Shirazi Kamran appartenait à l'âge romantique de la littérature et des échecs. Mais P n'avait aucun mérite à cela : c'est que P avait vu X à Aix-les-bains. Ainsi pour P il restait toujours un peu de X en Shirazi Kamran, de mystère d'Orient pourrait t-il alors dire, mieux renseigné sur ses origines qui étaient aussi celles des échecs. X se distinguait aussi des autres joueurs par une certaine distinction naturelle. Il n'y avait pas non plus dans son habillement ce laissé-allé, ce négligé que bien trop souvent l'on ne pouvait que constater chez grand nombre de joueurs d'échecs. Il était propre et soigné. P jeta sur lui un regard plus attentif et remarqua qu'il ne portait pas de baskets, mais des chaussures de ville d'un très bon goût. Il n'y avait pas d'outrance dans son habillement pas plus que dans son attitude, de la sobriété et du bon goût. Son adversaire, plus jeune que lui, s'habillait comme s'habille tous les jeunes. Mais s'il ne payait pas de mine il fallait bien admettre qu'il posait des problèmes à X. Les initiés pourront apprécier, comme P sut l'apprécier, la combinaison qu'il plaça sur l'échiquier. Contrarié et, ne voulant pas assisté à la défaite de X, P quitta la vaste salle, vaste et sale et poussiéreuse comme une salle de classe où s'alignait les chaises et les tables sans recherche ni harmonie, pour traverser la cour d'école et se retrouver dans la rue à se dire : non, décidément ce n'était pas un endroit pour X, il n'aurait jamais dû y mettre les pieds, surtout chaussé de chaussures pareilles, si encore il avait mis des baskets comme son adversaire et comme beaucoup de joueurs d'échecs en portaient. Cependant, rendu à son domicile parisien P ne put pas s'empêcher d'aller jeter un coup d'œil sur internet pour connaître la vérité, les résultats de la ronde 2, et, quelle ne fut pas sa surprise : Shirazi Kamran avait gagné sa partie, comment ? Cela il ne le savait pas. Comme seul un Maître peut le savoir. Pour être tout à fait honnête P devrait rajouter que s'il quitta la salle de classe où il régnait la plus grande promiscuité et, où il se tenait à proximité, à trop grande proximité de X, c'est que X d'un seul regard lui fit savoir qu'il n'était pas à une distance respectable, à une distance convenable.

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