P se disait qu'écrire
c'était parler à distance, à une distance respectable, à une
distance convenable, et qu'il allait commettre l'irréparable, mais
la tentation était trop forte.
Il l'avait
vu, il serait plus juste de dire entraperçu à Aix-les-bains. Mais
P n'avait jamais pu ou oser l'approcher. C'était une ombre farouche
qui se promenait dans un Aix-les-bains en proie aux flammes du soleil
d'été dont il devait se protéger. Les médecins avaient dit à P que
son capital soleil était épuisé. P logeait avec sa femme dans un
de ces palaces dont Aix-les-bains étaient généreux. Ils avaient
connus leur heure de gloire au XIX ème siècle et début du XX ème,
grâce aux cures thermales, mais chanceux étaient ceux qui au XXI
ème faisaient encore office d'hôtel. Ils ne tomberaient pas en
ruine. Leur noblesse, leur dignité, ne serait pas affecté par la
pauvreté comme par une lèpre qui viendrait lécher leur auguste
façade. Ils pourraient encore dresser longtemps leurs frontons audacieux, tout ornés de blasons, au dessus d'Aix-les-bains et projeter leur
ombres majestueuses sur les petites rues pavées et commerçantes du
centre ville comme leur assurant leur protection bienveillante en
échange de cette petite activité fébrile et mercantile qu'ils leur
fallait bien tolérer, quoique sans trop s'y mêler. C'était une
noblesse désargentée qui semblait demander l'aumône aux parvenus,
aux nouveaux riches, ou s'en accommoder en échange de quelques
retombées économiques. Autant dire que P ne savait rien de la
réalité socio-économique d'Aix-les-bains, mais ces palaces
vétustes et mal entretenus lui parlaient, lui parlaient à distance,
à une distance respectable, à une distance convenable, comme il
convient à des palaces de le faire.
P était
venu de la région parisienne, accompagné de sa femme, dans ce lieu
de villégiature qu'était Aix-les-bains, pour y faire un tournoi d'échecs. Ce n'est pas
qu'à Paris il n'y eu pas de tournois d'échecs mais, s'aidant d'une
formule consacrée, quoique pas tout à fait appropriée, P disait
vouloir joindre l'utile à l'agréable. Ce n'est pas non plus que les
échecs lui fussent utile et nécessaire comme l'eau qu'on boit et
l'air qu'on respire, mais il était utile et nécessaire que sa femme
les toléra. Plutôt comme l'on tolère un luxe qu'il s'offrait,
comme les petites rues pavés et commerçantes de la ville pouvaient
supporter d'être surplomber de ces édifices aussi prestigieux pour
ne pas dire prétentieux qu'inutiles, comme pour se redorer le
blason. Souvent P se demandait si les échecs n'était pas un luxe
qu'il s'octroyait, histoire de se redorer le blason, ne disait t-on
pas en parlant des échecs : ce noble jeu ou encore le noble art
des échecs. C'est pourquoi il s'insurgeait tant des lieux, à l'en
croire, inappropriés où à Paris, la capitale quand même, l'on
s'adonnait à ce noble art des échecs. Très souvent c'étaient des
gymnases, des écoles qui accueillaient en nombre les joueurs
d'échecs. Les échecs s'étaient démocratisés, popularisés. Il
était loin le Café de la Régence où à Paris avant la révolution on
pratiquait ce noble jeu avec excellence. Ceux qui avaient laissés
leur nom dans l'histoire des échecs avaient joués au Café de la Régence .
Au Café de la Régence s'y croisaient les plus grands esprits des
échecs, et pas que des échecs, de la musique et de la littérature. P ne pouvait d'ailleurs pas songer
autrement à X qu'il avait entraperçu que comme à un grand poète quand, en réalité, c'était un grand joueur d'échec.
Dans ce
palace d'Aix-les-bains où P et sa femme allaient séjourner une
bonne semaine, c'est-à-dire pendant toute la durée du tournoi, se
trouvaient rassemblés les joyaux de la nation, ce que l'on faisait de
mieux en matière d'échecs. Mais en France, se disait P (P avait
passé la cinquantaine), les échecs n'étaient plus ce qu'ils
étaient, bien sûr P se référait aux temps du Café de la
Régence ; et les perles rares de la nation se trouvaient mêler
aux moujiks, c'est comme ça que P appelaient les Grand-Maîtres Russes, parce qu'il lui semblait qu'ils ne faisaient pas preuve d'un
grand raffinement et que Russes et rustres rimaient bien ensemble
quand ils les entendaient vociférer sous les voûtes séculaires du
palace hôtel. Tandis que les joyaux de France et de Navarre étaient
de la plus grande discrétion. On ne parlait d'ailleurs pas beaucoup
d'eux dans les médias mais des échecs à l'école ou des échecs en
prison ou dans les maisons de retraite, ou pour lutter contre
Alzheimer, ou je ne sais plus contre quel autre maux sécrétés par
notre société de masse, de production et de consommation de masse,
pensait P, tandis qu'il regrettait que X ne fit pas parti de l'équipe
d'échecs de France, et qu'il ne l'eut pas là sous les yeux. Il se
l'imaginait errant dans les rues … non pas dans les rues
commerçantes du centre ville... mais les plus éloignées qu'il se
pût du centre commerçant. A roder sûrement autour du casino, voire
même il le soupçonnait de jouer au casino. Ce joueur dont
Maupassant avait parlé, parler à distance, c'est comme ça que P
définissait l'écriture. Ce joueur dont Maupassant avait parlé à distance et
qui représentait aux yeux de P la figure du poète c'était X. Alors que P
était avec sa femme, lui faisant goûter aux charmes des lieux, de
la ville d'eau, qu'il l'avait amenée et se promenait avec elle sur les
rives du lac, telle une ombre, surgit de nulle part et sous un
soleil de plomb, apparut X. L'endroit romantique à souhait qui
semblait avec lui ressusciter une autre époque devait lui convenir à
merveille. P d'ailleurs ne s'étonna pas de sa présence, elle y
était comme naturelle et furtive. Ils prirent le bateau,
s'éloignèrent des rives du lac, et la figure du poète s'évanouit dans le
lointain, mais P la savait attachée à jamais à ces rives et qu'elle
serait aussi au Casino lors de la première ronde du tournoi
d'échecs.
Il y eut
plusieurs rondes mais jamais il n'osa approcher X. Il avait vu trop
de joueurs d'échecs s'agglutiner comme des mouches autour d'un
Maître d'échecs. La distance respectable, la distance convenable,
ne cessait t-il pas de se répéter. Et cela l'avait maintenu à
l'écart. Peut-être ne reverrait t-il plus jamais X. Alors, tu es
content de ton tournoi, demanda la femme de P. Il avait fait un bon
tournoi, mais elle sentait bien qu'il était triste. Les femmes
sentent tout, se disait P, mais elles ignorent tout. La femme de P ne
connaissait pas l'existence de X. Et P, dans ces pires moments, en
venait même à se demander si X existait vraiment en dehors de son
imagination, il en arrivait à douter de l'avoir vraiment vu. C'est
pourquoi, des années après, quand il fut averti de sa présence à
un tournoi en région parisienne, il ne put s'empêcher d'y aller une
fois, rien qu'une fois et pour le voir. C'était bien la première
fois que P allait à un tournoi sans y participer, pour voir
quelqu'un d'autre que lui jouer. Mais était ce bien quelqu'un
d'autre ou seulement le fruit de son imagination, un double qu'il se
serait créé. Cela n'était pas non plus sans reposer le problème
de la distance. Une société de mouches, se disait P, une société
de mouches à qui on donne de la merde, et qui s'agglutine comme si
c'était de l'or, ne pouvait s'empêcher P de penser. Mais il allait
y aller, il était comme les autres, il n'était pas mieux que les
autres, il avait seulement résisté un peu plus longtemps à être
comme les autres, mais le résultat était le même : tous des
mouches et que de la merde, plus de Café de la Régence, plus de
poètes, plus de Maître d'échecs ; plus que des tables et des
chaises alignées, collées les unes aux autres, et, de façon aussi
indifférenciée, des joueurs d'échecs devant leur échiquier jouant
toujours la même partie. Comment le reconnaître alors. Comment
savoir que c'était lui. S'il y avait bien une chose entre toutes
dont P ne doutait pas c'était de le reconnaître. C'était la figure
du poète ou encore du joueur dont avait parlé Maupassant,
Maupassant un homme du XIXème siècle.
Shirazi
Kamran, joueur d'échecs classé, à 2331 d'élo fide (fédération
international d'échecs). Comment P réussi t-il à l'identifier,
cela est une autre histoire. Toujours est t-il que Shirazi Kamran
était X ou vice-versa. Une fois dissipées les brumes
qui avaient longtemps entretenues en P l'image romantique du joueur,
la figure du poète, qu'en restait t-il. C'est cela aussi que P
appelait trop s'approcher et le risque encourut il le connaissait
d'avance. Mais P, comme tout les gens de son époque était épris de
vérité, n'avait que ce mot là à la bouche, la vérité à tout
prix qu'ils disaient et ils avaient souvent la vérité à bas prix,
à très bas prix, de quoi vous dégoûter de la vérité (qui avait un goût de merde), mais eux
ne s'en dégoûtait jamais (ils auraient bouffer n'importe quoi
pourvu que ce soit la vérité), c'est qu'ils amenaient la vérité à
eux, à ce qu'ils étaient, pensait P, au lieu de s'élever à une
vérité qui les transcenderait, mais tout ce qui était transcendant
les dépassait. P avait vu X. Il n'y avait même pas son nom sur sa
table, indiquant aussi sa qualité de Maître d'échecs, non c'était
un joueur d'échecs comme un autre. Mais pas pour P qui l'avait
reconnu du premier coup d'oeil. C'était bien lui sur qui P avait
jeté tout son dévolu, son double, la figure du poète, le joueur
dont avait si bien parlé Maupassant, qui lui savait garder ses
distances. P avait enfreint cette règle d'or, mais d'un autre âge,
l'âge romantique de la littérature et des échecs. Il voyait bien,
P était peut-être le seul à se rendre compte que Shirazi Kamran
appartenait à l'âge romantique de la littérature et des échecs. Mais
P n'avait aucun mérite à cela : c'est que P avait vu X à
Aix-les-bains. Ainsi pour P il restait toujours un peu de X en
Shirazi Kamran, de mystère d'Orient pourrait t-il alors dire, mieux
renseigné sur ses origines qui étaient aussi celles des échecs. X
se distinguait aussi des autres joueurs par une certaine distinction
naturelle. Il n'y avait pas non plus dans son habillement ce
laissé-allé, ce négligé que bien trop souvent l'on ne pouvait que
constater chez grand nombre de joueurs d'échecs. Il était propre et
soigné. P jeta sur lui un regard plus attentif et remarqua qu'il ne
portait pas de baskets, mais des chaussures de ville d'un très bon
goût. Il n'y avait pas d'outrance dans son habillement pas plus que
dans son attitude, de la sobriété et du bon goût. Son adversaire,
plus jeune que lui, s'habillait comme s'habille tous les jeunes. Mais
s'il ne payait pas de mine il fallait bien admettre qu'il posait des
problèmes à X. Les initiés pourront apprécier, comme P sut
l'apprécier, la combinaison qu'il plaça sur l'échiquier. Contrarié et, ne voulant pas assisté à la défaite de X, P quitta
la vaste salle, vaste et sale et poussiéreuse comme une salle de
classe où s'alignait les chaises et les tables sans recherche ni
harmonie, pour traverser la cour d'école et se retrouver dans la rue
à se dire : non, décidément ce n'était pas un endroit pour
X, il n'aurait jamais dû y mettre les pieds, surtout chaussé de
chaussures pareilles, si encore il avait mis des baskets comme son
adversaire et comme beaucoup de joueurs d'échecs en portaient.
Cependant, rendu à son domicile parisien P ne put pas s'empêcher
d'aller jeter un coup d'œil sur internet pour connaître la vérité, les
résultats de la ronde 2, et, quelle ne fut pas sa surprise :
Shirazi Kamran avait gagné sa partie, comment ? Cela il ne le
savait pas. Comme seul un Maître peut le savoir. Pour être tout à
fait honnête P devrait rajouter que s'il quitta la salle de classe
où il régnait la plus grande promiscuité et, où il se tenait à
proximité, à trop grande proximité de X, c'est que X d'un seul
regard lui fit savoir qu'il n'était pas à une distance respectable,
à une distance convenable.
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