mardi 10 avril 2018

La dureté (ou pourparlers sur l'amour)


Tu vois, P, je te l'avais dit, c'est lui qui est allé la trouver

Ils faisaient les malins tous les deux mais c'était bien la plus intelligente des trois. Du mal à s'exprimer,pas évident quand on n'a pas fait d'études. Pour ça, ils en avaient fait eux des études, pour la même raison qu'ils n'avaient pas beaucoup travaillé ; quand L qui n'avait pas fait beaucoup d'études avait toujours travaillé et travaillait toujours. C'est peut-être un peu pour ça qu'ils la méprisaient. Non, ils n'étaient pas comme ses enfants. Un jour L avait dit.

Tu sais, P, les enfants peuvent être durs parfois

Sa fille lui avait dit qu'elle jamais elle ne ferait ça. Les enfants ont du mal à trouver du travail, L ne comprenait pas, L avait toujours travaillé et jamais trouvé ça avilissant. Les enfants avaient dû aussi aller à l'école plus longtemps qu'L ou rêver plus longtemps qu'L. Tout comme eux deux, P et M, qui se croyaient très intelligents et la chahutaient à longueur de journée. C'est vrai qu'L leur rendait le travail facile, celui de se moquer, mais aussi celui de vivre ensemble, parce que c'était L qui faisait tout ou à peu près tout, autant dire les tâches les plus ingrates.

Je suis content pour lui

L était contente pour M, qu'il ait revu sa femme après leur séparation et put s'entendre au sujet de leur fille sans justice interposée. Il était allé la trouver et elle avait dit d'accord. M aurait tout fait pour sa fille mais si on lui avait dit qu'il allait revoir sa femme il y a à peine un jour il aurait répondu que pour sûr ça non, jamais, et c'était lui qui était allé la trouver ; comme un jour les enfants de L iraient au travail, il fallait bien qu'ils y aillent un jour le trouver le travail.

Tu vois, P, les femmes sont dures

L disait aussi de sa fille que sa fille était dure et c'était sa fille pas son garçon qui lui avait fait des remontrances. D'ailleurs le garçon acceptait un peu n'importe quoi mais pas longtemps, lui il aurait aimé (M aussi avait fait du foot) être footballeur, avait même faillit l'être, aurait dû l'être, mais ne l'était pas et devait chercher du travail comme tout le monde, c'est dur d'être comme tout le monde quand on s'est cru un moment différent. C'est ce que devaient se croire P et M et que s'était cru un moment le garçon de L. Mais la fille de L était plus difficile, ce n'était pas une question de foot ou de se sentir différent mais de caractère, elle ne disait pas oui à tout comme ça, et souvent non à sa mère.

Tu vois, P, il est encore allé la voir

L parlait de M, de M qui se vantait de n'être jamais tombé amoureux ni qu'il tomberait jamais amoureux mais qui était encore allé voir cette femme, pas sa femme, c'était fini avec sa femme, la mère de sa fille, mais avec une autre qui le faisait à nouveau rêver. Pour être plus juste, en parlant de M, il faudrait dire fantasmer, parce que pour lui, à l'en croire, ça passait par le sexe plutôt que par le cœur. Les femmes sont dures, disait L à P, ça passe ni par le sexe ni par le cœur mais, il faut qu'il banque sinon il peut aller se rhabiller. M qui disait ne pas être un rêveur était un rêveur s'il pensait que sa grosse bite pouvait tout faire, son quatre coups comme il disait.

Tu vois, P, les femmes sont dures

L répétait mais P ne savait plus ce qu'L voulait dire : dures au mal ou dures aux mâles, peut-être les deux, sûrement les deux. Il avait vu comment l'infirmière avait piqué L et comment L n'avait pas bronché. Lui, P, tout homme qu'il était, n'aurait pu être ni l'infirmière qui piquait ni L qui recevait la piqûre sans tourner de l'œil. Mais il n'y avait pas que ça, L disait aussi que les femmes ne lâchaient pas, ne lâchaient jamais. Pourtant P et M en tant que joueurs d'échecs savaient qu'il ne fallait jamais lâcher la tension au centre, que celui qui lâchait le premier souvent perdait, mais les femmes n'avaient pas besoin de connaître les échecs : elles ne lâchaient jamais disait L. Il fallait la croire : son mari qui l'avait trompée avait essayé de revenir, peine perdue, c'était une femme, L ne reviendrait jamais, plus dure que M, plus dure que P.

Tu vois, P, les femmes sont dures

P était un sentimental qui entretenait avec une femme qu'il aimait une relation platonique, voire épistolaire. Ils s'envoyaient des e-mails. Enfin, c'était toujours lui qui la relançait. Après elle lui répondait, certes, mais jamais dans ses mails elle n'avait montré le moindre signe compromettant. Peut-être avait t-elle lu (tout deux aimaient lire) de Vladan Desnica L'histoire du moine à la barbe verte : c'est comme quand on est amoureux : dès qu'elle a donné le premier signe d'intérêt, on commence à prendre de l'assurance et on peut s'offrir le luxe de détourner d'elle sa pensée, de se reposer un peu. C'est ainsi pour tout ; la question est toujours : qui est le plus fort, qui est le maître, toi ou elle, toi ou le moine.
Peut-être l'avait t-elle lu, mais elle ne l'avait pas plus lu que les femmes de M connaissaient les échecs. C'est que les femmes de M ou la femme de P ou de n'importe qui d'autre n'avaient pas besoin de jouer aux échecs ou d'avoir de la culture, elles avaient du caractère comme la fille de L : elles étaient dures.

Tu vois, P, les femmes sont dures, disait L.


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