Tu vois, P,
je te l'avais dit, c'est lui qui est allé la trouver
Ils
faisaient les malins tous les deux mais c'était bien la plus
intelligente des trois. Du mal à s'exprimer,pas évident quand on
n'a pas fait d'études. Pour ça, ils en avaient fait eux des études,
pour la même raison qu'ils n'avaient pas beaucoup travaillé ;
quand L qui n'avait pas fait beaucoup d'études avait toujours
travaillé et travaillait toujours. C'est peut-être un peu pour ça
qu'ils la méprisaient. Non, ils n'étaient pas comme ses enfants. Un
jour L avait dit.
Tu sais, P,
les enfants peuvent être durs parfois
Sa fille lui
avait dit qu'elle jamais elle ne ferait ça. Les enfants ont du mal à trouver du travail, L ne comprenait pas, L avait toujours travaillé
et jamais trouvé ça avilissant. Les enfants avaient dû aussi aller
à l'école plus longtemps qu'L ou rêver plus longtemps qu'L. Tout
comme eux deux, P et M, qui se croyaient très intelligents et la
chahutaient à longueur de journée. C'est vrai qu'L leur rendait le
travail facile, celui de se moquer, mais aussi celui de vivre
ensemble, parce que c'était L qui faisait tout ou à peu près tout,
autant dire les tâches les plus ingrates.
Je suis
content pour lui
L était
contente pour M, qu'il ait revu sa femme après leur séparation et
put s'entendre au sujet de leur fille sans justice interposée. Il
était allé la trouver et elle avait dit d'accord. M aurait tout
fait pour sa fille mais si on lui avait dit qu'il allait revoir sa
femme il y a à peine un jour il aurait répondu que pour sûr ça
non, jamais, et c'était lui qui était allé la trouver ; comme
un jour les enfants de L iraient au travail, il fallait bien qu'ils y
aillent un jour le trouver le travail.
Tu vois, P,
les femmes sont dures
L disait
aussi de sa fille que sa fille était dure et c'était sa fille pas
son garçon qui lui avait fait des remontrances. D'ailleurs le garçon
acceptait un peu n'importe quoi mais pas longtemps, lui il aurait
aimé (M aussi avait fait du foot) être footballeur, avait même
faillit l'être, aurait dû l'être, mais ne l'était pas et devait
chercher du travail comme tout le monde, c'est dur d'être comme tout
le monde quand on s'est cru un moment différent. C'est ce que
devaient se croire P et M et que s'était cru un moment le garçon de
L. Mais la fille de L était plus difficile, ce n'était pas une
question de foot ou de se sentir différent mais de caractère, elle
ne disait pas oui à tout comme ça, et souvent non à sa mère.
Tu vois, P,
il est encore allé la voir
L parlait de
M, de M qui se vantait de n'être jamais tombé amoureux ni qu'il
tomberait jamais amoureux mais qui était encore allé voir cette
femme, pas sa femme, c'était fini avec sa femme, la mère de sa
fille, mais avec une autre qui le faisait à nouveau rêver. Pour
être plus juste, en parlant de M, il faudrait dire fantasmer, parce
que pour lui, à l'en croire, ça passait par le sexe plutôt que par
le cœur. Les femmes sont dures, disait L à P, ça passe ni par le
sexe ni par le cœur mais, il faut qu'il banque sinon il peut aller
se rhabiller. M qui disait ne pas être un rêveur était un rêveur
s'il pensait que sa grosse bite pouvait tout faire, son quatre coups
comme il disait.
Tu vois, P,
les femmes sont dures
L répétait
mais P ne savait plus ce qu'L voulait dire : dures au mal ou
dures aux mâles, peut-être les deux, sûrement les deux. Il avait
vu comment l'infirmière avait piqué L et comment L n'avait pas
bronché. Lui, P, tout homme qu'il était, n'aurait pu être ni
l'infirmière qui piquait ni L qui recevait la piqûre sans tourner
de l'œil. Mais il n'y avait pas que ça, L disait aussi que les
femmes ne lâchaient pas, ne lâchaient jamais. Pourtant P et M en tant
que joueurs d'échecs savaient qu'il ne fallait jamais lâcher la
tension au centre, que celui qui lâchait le premier souvent perdait,
mais les femmes n'avaient pas besoin de connaître les échecs :
elles ne lâchaient jamais disait L. Il fallait la croire : son
mari qui l'avait trompée avait essayé de revenir, peine perdue,
c'était une femme, L ne reviendrait jamais, plus dure que M, plus
dure que P.
Tu vois, P,
les femmes sont dures
P était un
sentimental qui entretenait avec une femme qu'il aimait une relation
platonique, voire épistolaire. Ils s'envoyaient des e-mails. Enfin,
c'était toujours lui qui la relançait. Après elle lui répondait,
certes, mais jamais dans ses mails elle n'avait montré le moindre
signe compromettant. Peut-être avait t-elle lu (tout deux aimaient
lire) de Vladan Desnica L'histoire du moine à la barbe verte :
c'est comme quand on est amoureux : dès qu'elle a donné le
premier signe d'intérêt, on commence à prendre de l'assurance et
on peut s'offrir le luxe de détourner d'elle sa pensée, de se
reposer un peu. C'est ainsi pour tout ; la question est
toujours : qui est le plus fort, qui est le maître, toi ou
elle, toi ou le moine.
Peut-être
l'avait t-elle lu, mais elle ne l'avait pas plus lu que les femmes de
M connaissaient les échecs. C'est que les femmes de M ou la femme
de P ou de n'importe qui d'autre n'avaient pas besoin de jouer aux
échecs ou d'avoir de la culture, elles avaient du caractère comme
la fille de L : elles étaient dures.
Tu vois, P,
les femmes sont dures, disait L.
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