mardi 7 mai 2019

Le bonheur


Il devait y avoir un point de communion avec le monde, un point d'indissociation, et un moment de rupture avec ce point qui devait être comme la naissance de l'être à lui-même. Il songeait aussi que dans son histoire personnelle comme dans l'histoire de l'humanité ils devaient s'en être trop éloignés pour ressentir de façon si aigu et douloureuse leurs existences à l'aune de leurs différences, et il essayait de se remémorer des moments de bonheur, comme si en ces moments de bonheur il aurait retrouvé l'humanité perdue. Il n'aurait pu dire si dans son enfance alors qu'il était si attaché à ses parents et à ses frères, c'était si loin tout ça, ou dit autrement, tout le monde s'était tant éloigné, que l'on ne pouvait imaginer un moment où ils auraient été proches au point de se confondre, pourtant, il y eut bien une petite enfance insouciante et amoureuse dans le sens le plus large et le plus pur du terme, sans conscience de la différence des sexes, et il se demandait, maintenant que tout avait bien changé, que tout le monde avait pris sa place dans le monde, si ce n'est pas de là qu'il tirait encore sa force pour vivre seul. Sans doute était t-il tombé malade, et il avait huit ans et de l'asthme, le jour où le processus de dissociation commença à s'enclencher, ne pouvant le souffrir, et il se rappelait encore que dans des états de fièvre ou de délire il pouvait encore trouver un certain bonheur, mais maladif cette fois-ci. Depuis il avait toujours associé bonheur et maladie, un état fiévreux et un délire nécessaire à son accomplissement, et paradoxalement se sentait mieux quand il allait mal, mieux avec le monde quand il allait mal avec lui-même. Il était de ceux qui pensait que la souffrance rapproche les êtres, et que l'amour est une maladie, la maladie d'amour, et que ce n'est que malade d'amour, dans un état de fièvre et de délire que les êtres humains peuvent encore goûter au bonheur de se confondre.

Que Dieu devait être seul. C'est pourquoi il aurait voulu s'entourer d'êtres humains. Mais ces êtres humains connaissaient aujourd'hui la solitude de Dieu autant que leur toute puissance. Que leur bestialité était loin, et pourtant ils n'avaient jamais tant aimé les animaux, lui-même avait un petit chien qu'il adorait et Brigitte Bardot avait dit aimer son chien plus que son fils, n'aimait t-il pas aujourd'hui son chien plus que sa mère et ses frères ; la rupture n'était donc pas tout à fait consommée, pouvait t-on retrouver un semblant d'humanité avec les animaux, une communication qui ne passent pas par les mots, totale, absolue, désintéressée ; se comprendre sans se parler, s'aimer sans se le dire, s'aimer sans se mentir, avoir des sentiments sans les trahir ; c'est en tout cas l'illusion que nos animaux familiers savent entretenir en nous. Dieu aurait les êtres humains et les êtres humains auraient les animaux domestiques pour tromper leur solitude et poursuivre leur rêve d'une humanité meilleure. Mais ce n'était pas tout, et il ne faut pas croire non plus que l'on cherche à tricher avec la réalité, les gens qui aiment les chiens ou les chats aiment vraiment les chiens et les chats et retrouvent vraiment une humanité, leur humanité perdue, leur indissociation, et s'oublient, oublient ce qu'ils sont et ce qu'est leur chien, ils ne font plus la différence entre eux, comme deux êtres qui s'aiment ne font plus la différence entre eux, au point que si l'un ou l'autre venait à rompre (voyez le terme de rupture) ils s'étonneront de ce que cela fut possible, croyant ne plus former qu'une seule et même personne indissociable.

Les êtres humains se professent aussi un amour inconditionnel entre gens de couleur ou de race ou de religion différente, ou encore de classes sociales différentes, et là non plus ils ne trichent pas. Mais après c'est autre chose que de vivre ensemble, de façon indifférenciée. On dirait que leurs bons sentiments (et ils ne sont pas toujours feints), leurs bonnes intentions (et elles ne sont pas toujours fausses), buttent invariablement contre leur différences qui s'opposeraient à eux comme un mur infranchissable. Et ce mur c'est celui des civilisations, c'est celui que les civilisations n'ont cessé d'élever entre eux, parce que ces êtres civilisés qui ne veulent plus se battre entre eux au nom de leur humanité n'en sont pas moins divisés comme l'humanité ne l'était peut-être pas à ses origines, quand elle était plus proche de son animalité, quand les êtres humains étaient rien de plus que des animaux qui devaient se battre pour leur nourriture, mais pas parce qu'ils étaient de religion ou de race ou de classes sociales différentes. On ne peut cependant pas prêcher un retour à notre animalité, mais comprendre qu'on était peut-être plus proche de ce point de communion avec le monde, de ce point d'indissociation, qui serait aussi, non seulement celui d'une humanité retrouvée, mais d'un bonheur retrouvé, qui lui ne serait pas un bonheur maladif, parce qu'il en avait marre de ce bonheur maladif et n'était pas sûr finalement de vouloir pour une énième fois tomber amoureux, de se sentir mal pour aller à nouveau mieux, de souffrir pour connaître le bonheur, puis de se sentir inséparable avant de se séparer et de sentir la séparation comme une rupture qui devait être comme la naissance de l'être à lui-même, à chaque fois une nouvelle naissance de l'être à lui-même, et un retour à sa solitude ontologique , existentielle. C'était simple en fait : ou l'homme s'abaissait au niveau de l'animal ou il s'élevait au niveau de Dieu. Dieu n'avait t-il pas dit aux hommes : aimez-vous les uns les autres comme je vous aime. Restait à savoir comment Dieu nous aimait. Oui ! Ça il aimerait bien le savoir pour savoir s'il était capable lui aussi d'un tel amour qui le réconcilierait avec l'humanité et le rendrait par conséquent heureux.

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