Comment avoir perçu la perversion de quelqu'un et continuer à l'aimer sinon que l'amour tient au corps plus qu'à l'esprit car tandis que l'esprit nous en détournerait le corps nous y attacherait. Cet amour est pourtant imparfait et en tant qu'il est imparfait ne peut qu'être facteur de souffrances et non de jouissances, mieux vaut parler de réjouissances si l'acceptation que l'on a du mot jouissance renvoie essentiellement au corps.
Notre pensée va pourtant à la personne aimée quoique nous en percevions le vice qui est vice de la pensée et en cela nous disons qu'elle est viciée et non pas vicieuse ce qui limiterait au corps son vice; en quoi nous comprenons bien qu'il ne peut y avoir que corruption des deux, l'un ne pouvant pas aller sans l'autre, mais nous nous écartons de notre sujet.
Comment s'explique cette permanence du sentiment envers qui nous avons trouvé le sentiment vicié, de qui nous avons senti la corruption qui n'est pas que corruption du corps et loin de là que cela soit ce qui en elle nous attire. C'est plutôt qu'aussi que nous avons déterminé ce qui en elle était mauvais, vicié, corrompu, nous avons déterminé ce qu'il y avait de bon, de sensible, de tendre, et qui nous a également affecté.
Nous l'aimerions pour cela et la haïrions pour tout ce que nous ne l'aimons pas mais qui est aussi bien elle. Cela jette alors un trouble en nous qui est celui de notre propre sentiment et pas de l'amour sinon d'un amour empêché par ce qui nous dérange en l'objet de notre amour, qui fait obstacle à notre relation quand nous la voudrions libre, absoute de tout obstacle.
C'est bien à cela que tend l'amour: à une certaine pureté de la relation qu'on pourrait dire aussi exigence dans la relation, exigence qui n'est pas exigée dans d'autres types de relations. C'est qu'il se trouve que beaucoup restent à un niveau d'exigence inférieure et commune, et bien qu'ils se sentent appelés à plus d'exigence, ce qui est le propre de l'amour, aussi a être meilleur qu'ils ne sont, ils pensent quand même satisfaire par ce qui ne satisfait plus, mais par quoi il est courant de satisfaire, et c'est se tromper autant que tromper.
Leur incapacité à aimer est l'incapacité à se hausser à un niveau d'exigence qui n'est pas celui qui leur est d'ordinaire demandé, et quand ils disent alors ne pas aimer ils disent ne pas être capable de répondre à l'amour et à son niveau d'exigence, et ce n'est pas tant qu'ils préfèrent se repaitre dans des relations d'une moins grande exigence et qui ne pourraient les tromper que s'ils veulent eux-mêmes s'abuser autant qu'être abusés, quand cela au contraire n'est pas sans laisser en eux un certain sentiment de frustration amoureuse.
Mais qui a perçu la perversion de quelqu'un et continue à l'aimer n'est pas non plus à la hauteur de l'amour et se trompe aussi lui-même en pensant aimer et ne veut pas aussi lui-même, ou ne s'en sent pas aussi lui-même la force, ne se place pas aussi lui-même à la hauteur qui est hauteur de vue et hauteur d'exigence de l'amour. Il est en deçà autant que l'objet de son amour est en deçà et s'il s'y abaisse ne mérite pas mieux, quand l'amour ne peut qu'élever, qu'élever qui aime vraiment.
Quand l'amour (et l'idée que l'on s'en fait est-il à la hauteur de ce que l'on est?) n'a de valeur que s'il nous tire vers le haut qui est le haut de la pensée et des sentiments, et jamais la notion de partage ne pourra recevoir meilleure acceptation que dans l'amour, ni de valeur qui est toute la valeur qu'il réclame de nous et sans quoi nous ne pouvons le vivre, et surtout il n'y a de meilleure relation que la relation amoureuse quand elle répond aux exigences de l'amour.
CITATION
Du Banquet de Platon: " Tout amour n'est pas beau et louable, mais seulement celui qui fait aimer honnêtement."
Plotin Première Ennéade: " Platon a raison de dire que celui qui doit être sage et heureux prend son bien d'en haut... "
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