Est-ce qu'une femme n'a pas le droit d'être seule comme un homme a le droit d'être seul, et j'entendais par là à ne pas être dérangée. Surpris par cette idée qui m'a effleuré l'esprit tandis que je me promenais sur les bords de Marne et y croisais de nombreuses femmes seules. Y croisais et non pas y rencontrais. Les bords de Marne ne sont pas un lieu de rencontre, un lieu ouvert et pas une maison close.
Mes idées semblaient s'accommoder avec mon temps au point que j'en fus le premier surpris. Sans doute parce qu'étant sorti de chez moi (et je l'étais en effet hors de chez moi voire de moi) et en prenant l'air je venais de respirer l'air de mon temps. Il ne pouvait alors à cette idée que succéder après une demi heure de marche que la suivante.
Et c'était que croisant cette fois le regard d'une mère et de sa fille je trouvais dans le regard de cette dernière une défiance qui était certes celle de la femme de mon temps vis à vis de l'homme mais qui aborderait le monde avec plus de naïveté et non moins de préjugés auxquels s'ajouteraient le malaise ou mal être de l'adolescence que je me jurais aussitôt de ne pas y participer davantage.
Il y avait mes écrits misogynes qui sans doute n'amusaient que moi, mais je m'en voudrais de heurter dans sa jeune et peu éprouvée sensibilité une pareille nature en donnant dudit sexe faible une image qui ne serait pas suffisamment belle pour la conforter et la motiver dans sa vie de femme encore à peine commencée que déjà par elle travaillée et mortifiée.
Aussi que d'aimer les hommes puisqu'ils penseraient comme il m'amuse de penser et ce serait trop prendre au sérieux ce que la friction peut avoir de cuisant, petits échauffements de la pensée que le temps refroidit vite; mais les esprits jeunes sont trop disposés à prendre pour argent comptant ce qui n'est que défoulement écartant ainsi le risque contraire et plus grave et plus insidieux du refoulement.
Mes yeux se tournèrent alors vers la nature encore belle parce que préservée des bords de Marne et je ne pus m'empêcher de penser que la nature humaine aussi devrait être une nature protégée pour qu'elle ne perde rien de sa beauté et pourquoi pas de son âme, toujours dans cette idée que le regard serait le miroir de l'âme, et qu'il faudrait lui aussi qu'il ne perde rien de sa pureté et de son éclat, comme une pierre précieuse.
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