vendredi 1 mai 2026

Les sans abris


Est-ce qu'il avait le droit de parler de la société comme il en parlait et c'était rarement en bien? Pour qu'il en arriva à ce poser cette question il fallut qu'aux Halles et parce qu'il ne pouvait prendre la ligne 4 qu'un agent lui conseille d'aller jusqu'à Gare du Nord puis là de prendre le bus 56 qui allait jusqu'à Porte de Clignancourt.

A Gare du Nord il décida qu'il irait à pied jusqu'à Porte de Clignancourt et de là à Saint Ouen chez son ami Louis et Rosana et la première chose dont il leur fit part en les voyant c'est son étonnement devant le nombre de gens qui vivaient dans la rue parce que ça se voyait qu'ils n'avaient pas d'autre logement que la rue où tous leurs biens qui tenaient en quelques sacs étaient rassemblés à côté d'eux.

Rosana acquiesça et proposa un petit café, Louis disposa les pièces sur l'échiquier. On allait jouer aux échecs. On jouait aussi aux échecs au café de La Régence pendant la révolution. Et c'était un bourgeois de Saint Maur qu'ils accueillait parce qu'il n'y avait qu'un bourgeois qui puisse être bouleversé par ce spectacle de la misère qui semblait avoir pris place dans la rue sans plus déranger ni inquiéter personne.

De retour chez lui à Saint Maur il en parla encore à Tayeb tellement ça l'avait remué mais Tayeb connaissait disait-il ces coins là et ça ne l'étonnait pas. Il comprit alors pourquoi ça l'interrogeait à lui et c'est qu'il se disait que si à une de ces personnes qui vivaient dans la rue on avait demandé ce qu'elle en pensait de la société il n'était même pas sûr qu'elle en aurait dit du mal.

C'était comme les ouvriers mal payés qui se plaignaient pas tandis que ceux mieux payés eux se plaindraient. C'était comme les accidentés de la route les accidentés de la société. C'était celui qui pouvait encore crier qui criait. Et ce qu'on voudrait alors c'était lui enlever le droit de crier au nom de tous ceux qui ne criaient pas, quand c'était parce qu'ils ne pouvaient pas crier, qu'il se disait encore, qu'ils ne criaient pas.

Et si la vie de ces hommes et la sienne devait se croiser tous les jours qui rendrait la vie impossible à l'autre? Et si la vie était possible pour lui autant qu'elle était possible pour eux n'était ce pas justement parce que leur vie n'avait pas à se croiser sinon accidentellement et de façon tout à fait provisoire et aléatoire.

On pouvait pas accueillir toute la misère du monde chez soi et c'est pourquoi elle était dans la rue, parce que la rue elle était à tout le monde. Y en a qui dirait que c'était plus la France. Mais ce serait plus non plus l'Allemagne, plus l'Espagne, plus … Parce que la France serait riche aussi que l'Allemagne aussi que l'Espagne aussi que … 

Parce que la richesse n'était pas non plus à tout le monde? Parce que tout le monde n'avait pas un toit? Parce que tout le monde n'avait pas un toit il en avait vus sous de grands porches où autrefois devaient passer des calèches et leur riche équipage. Est-ce que ça lui avait passé l'envie de se plaindre? Mais qui se réjouirait d'un tel spectacle? Oui, voilà son dépôt de plainte contre la société et pour les sans abris. 

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