Il n'est pas tout à fait juste de dire que les vieux retombent en enfance. La société est passée par là. Peut-on parler d'innocence perdue? Tant que l'on croit à l'innocence des enfants et ne la fait pas remonter à des temps mythiques: le paradis perdu. Il n'en est pas moins vrai que la société ne les définit pas encore tout à fait comme elle définit les adultes, qu'en partie ils lui échappent encore.
Aussi j'étais avec mes amis tous plus très jeunes et c'est sans doute un euphémisme que de le dire ainsi mais le fait est que l'accusation de vieux n'est qu'une accusation extérieure dont chacun s'exonère à bon compte et nous le prouvions tous en jouant ensemble, car c'était bien ce qui nous avait réunis. La société ne semblait pas avoir davantage prise sur nous que sur des enfants qui jouent.
Cependant personne d'entre nous ne pourrait prétendre avoir oublié ce qu'il avait été en société sinon qu'il l'oubliait momentanément dans le jeu et à la faveur du jeu qui ne rapprochait que des enfants sans statut social, ce statut social qui autrement et à tout autre moment de notre vie nous aurait séparé.
Tandis que les enfants se définiraient seulement par l'amitié qui les tient nous autres les adultes nous définirions par la place que nous occuperions dans la société et tant que nous l'occupons. Il en irait un peu différemment quand nous ne l'occupons plus et nous irions presque jusqu'à l'oublier quand nous jouons ensemble. A la faveur du jeu et de l'amitié.
La fraternité retrouvée. Il est étrange que ce soit quand la société se fait le plus oublier, est le moins présente à notre esprit, aussi que gouverne le moins nos actions, qu'on se sentent le mieux ensemble, si l'on considère que la société c'est l'être social. A moins qu'il y ait une société de l'homme qui se distinguerait de la société officiellement reconnue qui irait se détachant de l'homme.
Il y a longtemps même qu'elle ne serait plus à son service mais en aurait fait son serviteur de sorte qu'il serait tout étonné comme je le suis de se sentir bien en la société de ses amis mais à un âge certes où ils auraient un peu été mis à distance ou pris leur distance vis à vis de la société qui les tenait au travail et séparés et éloignés et tiraillés par ses mêmes exigences professionnelles, familiales et sociales.
Aussi plutôt que de la faire partir du contrat social (J.J Rousseau) pour aboutir à ce qu'elle est devenue ne faudrait-il pas mieux la faire partir de la société des amis allant s'élargissant pour nous la rendre plus acceptable et pourquoi ne pas dire conviviable et comprendre qu'à chaque fois qu'elle nous devient intolérable c'est à chaque fois pour s'en être trop éloignée.
Par là même il faudrait aussi qu'elle ne s'éloigne pas trop du jeu. Pour qu'on en oublie un peu qui l'on est comme qui est l'autre il n'y a rien de mieux que le jeu: on est tous égaux devant un échiquier et que le meilleur gagne sans considération de qui il peut bien être par ailleurs. Il y a une maison de retraite sur les bords de Marne qui affichent des retraités s'adonnant aux jeux de société, on dirait des enfants.
A défaut d'attendre l'abolition des classes pourquoi n'abolirait on pas les classes d'âges de sorte qu'il ne faille pas attendre d'être vieux pour jouer ensemble comme des gamins que seul définiraient l'amitié, et le travail ne serait alors plus un travail mais une occupation aussi ludique qu'une autre et créative et fraternelle et que le meilleur gagne ou sans souci de ce qu'il y est un meilleur et qu'il gagne.
CITATION
"Il s'ensuit que l'être social, dans l'Etat de classes, est inhumain pour autant que la conscience des différentes classes ne peut lui correspondre réellement, mais seulement d'une manière très médiate, impropre, décalée." Walter Benjamin dans Un marginal sort de l'ombre.
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