mardi 7 avril 2026

L'être et la pensée


La pensée nait du sentiment. Il en était convaincu qu'il fallait sentir les choses pour les bien penser. Que sans sentiment bientôt il n'y aurait plus de pensées, de pensées bien senties qu'il dirait encore.

Ce n'est pas non plus ainsi qu'il s'était mis à penser sinon par sentir cet effroi qui lui avait commandé d'écrire ces quelques mots comme ils lui venaient à l'esprit parce qu'il serait bientôt regagner par cet état amorphe où il lui semblait non seulement se reconnaître mais reconnaitre l'humanité ou l'époque à laquelle il appartenait.

Qu'on lui pardonne alors cet empressement sans doute sujet à beaucoup d'incorrections mais il ne cherchait pas à faire œuvre mais bien à témoigner de ce qui lui arrivait et de ce qui le saisissait avant de replonger dans une torpeur bien plus propice à la vie telle qu'on la menait autour de lui et dont il ne pourrait se défaire sans se défaire du monde.

Interpellé comme il l'avait été par ce cri, il dirait un cri mais c'étaient des écrits sur lesquels il ne voudrait pas s'étendre pour ne pas s'y perdre et que tout ce qu'il fallait en retenir et les ferait tous tenir en un cri c'était que ces écrits étaient douloureux, aussi qu'on les aurait dit prophétiques.

Rétrospectivement et à tort, mais pour cette raison que procédant d'une époque relativement plus douce et plus calme que celle qui allait leur succéder; et c'était les deux guerres mondiales et les pogroms et les camps de concentrations et toutes ces horreurs par lesquels on a fait, et on a mal compris Hannah Arendt, notre entrée dans cette ère de la banalité du mal.

Non ce "cri douloureux" n'était pas prophétique et ce n'est pas non plus que ceux qui l'ont poussé aient davantage souffert que nous, rappelons qu'il s'agit de ceux dont l'existence aurait précédé la venue des massacres et de ce désastre humanitaire dont nous aurions bien tort de nous croire sortis car nous sommes bien entrés (mais pas sortis) de cette ère de la banalité du mal.

C'est que nous sommes sous l'empire de la raison comme on peut être sous l'empire d'une drogue, et que nous raisonnions ne veut pas dire que nous pensons, une pensée sans sentiment n'est plus qu'un raisonnement, et nous pouvons nous targuer de bien raisonner mais pas de bien penser; aussi nous pouvons saluer nos résultats comme les fruits de la raison mais certainement pas comme ceux de la pensée.

Oui, ce sentir douloureux nous devrions le sentir plus que jamais si plus que jamais nous ne serions anesthésiés par la raison raisonnante, notre plus grande fierté, notre plus grand orgueil, mais aussi notre plus grand malheur. Oui, qu'est-ce que nous sommes intelligents et il se rappelait cette mère qui appelait son fils un bête intelligent.

Il faisait peu de sentiments et aussi que peu cas de l'humanité mais que ces raisonnements (étaient justes) se tenaient; aussi se tient l'humanité ou plus précisément ce qui la mène droit au désastre, au désastre humanitaire, parce qu'une fois n'est pas coutume et que le temps n'est plus à s'écouter, à écouter ce qui sent en nous, et pourvu que nous sentions encore comme sentaient alors, nos poètes, nos philosophes, nos grands penseurs.

Aussi ce qui le frappait n'était pas le manque d'intelligence mais le manque de sensibilité; les antennes de l'humanité n'étaient pas pour lui celles de l'intelligence mais celles de la sensibilité qui seules pouvaient la prévenir (dans les deux sens du termes) des malheurs à venir qui étaient déjà dans ce dont elle souffrait et qu'il ne fallait donc pas être devin pour cela mais simplement et seulement être et rester humain.

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