mercredi 25 mars 2026

Un être de pensées


Toujours il avait pensé ça, ce qui expliquerait qu'il n'avait pu épouser complètement la pensée de Marx, et c'était que notre vie était la vie de notre pensée et que par conséquent si notre pensée était pauvre notre vie aussi était pauvre, et que l'enrichir était enrichir sa pensée; que le plus pauvre serait celui que l'on voyait le plus démuni de pensées et non pas de biens matériels, mais pour ne pas que l'on taxe sa pensée de pensée bourgeoise faisant fi de la nécessité, ce qu'il serait le premier à faire, puisqu'elle ne prenait pas en considération les richesses matérielles, il s'expliquerait un peu plus sur le sujet.

Il ne devait pas avoir pensé tout le temps sans quoi sa vie ne formerait pas ces petits ilots, un véritable archipel plutôt qu'un continent, au milieu d'un océan, le néant; une vie parsemée de souvenirs qui correspondraient aux moments les plus forts d'où les plus inoubliables de sa pensée, voilà tout ce qui lui en restait et il savait que c'était bien peu par rapport à ce qu'il avait vécu et l'âge auquel il était parvenu sain et sauf, car entre chacune de ces iles n'était-ce pas au naufrage qu'il avait échappé, celui de toute une vie qui essayait encore de se rassembler en quelques points vitaux ou cruciaux.

Seule, il avait pensé, une activité intellectuelle soutenue pourrait non seulement le sauver mais apporter à sa vie une richesse et continuité inattendue, aussi par exemple il avait toujours tenu à lire ou à étudier pour se sauver du risque permanent du naufrage, de cette chute dans l'océan du néant; les livres, les études, étaient autant de radeaux mis à sa disposition et étaient à ses yeux le plus grand bénéfice qu'il pouvait tirer de la société et de sa civilisation. 

Une voiture, une maison, à quoi bon! si son occupant était vide de toute pensée, mais il aurait commencé par la fin envers et contre tous, le bon sens, le sens commun, qui voudrait que l'on atteigne d'abord un certain niveau de vie, rendant cette vie digne et acceptable avant de penser s'instruire, se cultiver; et c'était en effet ce qu'il lui semblait voir autour de lui se faire: d'abord l'enrichissement matériel, ensuite la quête intellectuelle ou spirituelle, se former comme une aristocratie de la pensée, mais que de vies pauvres lui semblait-il étalaient alors devant lui leurs richesses.

C'est en quoi elles ne lui avaient jamais fait envie et qu'il n'avait jamais compris ce besoin de revanche de la part des déshérités, il ne partageait pas leur illusion de ressaisir leur vie en se saisissant des richesses des autres, ce n'était à ses yeux qu'un mirage. Du temps pour la lecture, l'étude, la réflexion, voilà ce qu'il lui fallait pour retrouver le cours de sa vie où ne pas le perdre; avoir une vie plus riche parce qu'une pensée plus riche, car c'était elle et elle seule qui serait capable d'extraire les richesses de cette vie qui lui avait été donné certes sans qu'il n'ait rien demandé mais c'était comme un capital qu'il ne lui faudrait pas dépenser en vains colifichets.

Qu'était-ce donc qu'une vie épanouie sinon une vie où la pensée aurait fleurie montrant ainsi toutes les couleurs et la beauté de la vie; certes ses épines aussi car attachées à sa survie, et il l'avait toujours été aussi attaché à sa survie (il ne fallait pas déconner non plus), et puis ne pouvait t-on pas trouver une certaine beauté dans les épines comme il en avait trouvé dans les matchs de boxe, il y avait bien un art du pugiliste comme du joueur d'échecs et c'est l'art du joueur d'échecs qui retiendrait en dernier lieu son attention parce que là plus qu'ailleurs il ne fallait pas être dénué de pensées, fussent-elles belliqueuses. 

Mais comment pouvait-il se sentir riche de la pensée des autres, car n'était-ce pas cela la culture, aussi qu'un bien de plus en plus commercial ou commercialisable, qu'on chercherait à nous vendre et qui aurait de moins en moins de rapport avec notre vie, de plus en plus éloigné de nous, tandis qu'il répondrait mieux aux exigences de la société, ses exigences qu'elles voudraient nous faire passer, passer pour nôtres. Comme il ne faudrait pas manger tout ce qu'on voudrait mettre dans notre assiette il ne faudrait pas lire tout ce qu'on nous donne à lire. Mais faut-il en passer par là: être un goinfre avant de devenir un fin gourmet, avoir faim de culture avant d'en apprécier les mets les plus délicats, avant que ne s'accomplisse la métamorphose ultime: que l'être de chair et de sang devienne un être d'encre et de papier, ou qu'il ait intégré cette vie qui est pensée, qu'il l'ait fait sienne au point qu'il devienne lui même un être de pensées. 

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